Les huit salopards – Petits meurtres entre ennemis

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C’est par un magnifique premier plan séquence que nous sommes accueillis : sur fond d’une plaine enneigée et d’une musique menaçante signée Ennio Morricone, long plan aérien qui s’éloigne lentement de ce Christ crucifié aux épaules couvertes de neige pour accrocher dans son cadre une diligence dans laquelle nous ne tarderons pas à monter. Cette introduction s’avèrera prémonitoire, nous embarquons pour un voyage macabre.

Quelques années après la fin de la guerre de Sécession.

En plein hiver, une diligence fonce à travers la campagne du Wyoming. À son bord, le chasseur de primes John Ruth (Kurt Russell), surnommé « le Bourreau », se rend dans la petite ville de Red Rock afin que la femme qu’il a capturée, Daisy Domergue (Jennifer Jason Leigh), y soit jugée.

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THE HATEFUL EIGHT Photo: Andrew Cooper, SMPSP © 2015 The Weinstein Company. All Rights Reserved.

En chemin, Ruth et sa proie croisent deux étrangers : le commandant Marquis Warren (Samuel L. Jackson), ancien soldat nordiste reconverti chasseur de primes, et Chris Mannix (Walton Goggins), renégat sudiste qui revendique le titre de shérif de la ville. Pris dans une tempête de neige, Ruth, Daisy, Warren et Mannix trouvent refuge dans la mercerie de Minnie, où les diligences qui traversent la montagne ont l’habitude de faire halte. Mais en arrivant sur place, ils ne sont pas accueillis par la propriétaire des lieux, mais par quatre inconnus qui ont, eux aussi, voulu échapper au blizzard. Il y a là Bob (Demian Bichir), qui tient la mercerie pendant que Minnie rend visite à sa mère, Oswaldo Mobray (Tim Roth), le bourreau de Red Rock, le cow-boy Joe Gage (Michael Madsen) et le général confédéré Sanford Smithers (Bruce Dern). Tandis que la tempête s’abat sur le refuge de montagne, nos huit aventuriers comprennent peu à peu qu’ils ne réussiront sans doute pas à gagner Red Rock…

Revues d’effectifs et de filmographie

Pour incarner les 8 salopards du titre, Quentin Tarantino a réuni des comédiens ayant déjà collaboré avec lui : Samuel L. Jackson (Pulp fiction, Jackie Brown, Kill Bill vol. 2, Inglourious basterds, Django unchained), Kurt Russell (Boulevard de la mort), Tim Roth (Reservoir dogs, Pulp fiction), Walton Goggins et Bruce Dern (Django unchained), Michael Madsen (Reservoir dogs, Kill Bill Vol. 1 & 2). Il ne semble manquer à l’appel que Harvey Keitel, Christoph Waltz et Michael Parks. Parmi les huit rôles titre, seuls Jennifer Jason Leigh et Demian Bichir n’avaient jamais tourné sous la direction du cinéaste.

C’est aussi toute l’Amérique post guerre de Sécession qui est représentée : anciens soldats nordistes ou sudistes, chasseurs de primes, bourreaux, shérif, cow-boy fermier, un mexicain, une femme, un colon anglais, un américain noir. Tous différents mais semblables dans leurs pratiques : ils sont racistes, vénaux, violents et adeptes d’une « justice » expéditive qui passe par un usage immodéré des armes. Ils ne sont pas là pour « lambiner« . Dans son rôle de captive, seule Jennifer Jason Leigh n’est pas armée. Ici, les armes à feu restent sous contrôle exclusif du sexe fort.

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(L-R) KURT RUSSELL, JENNIFER JASON LEIGH and TIM ROTH star in THE HATEFUL EIGHT Photo: Andrew Cooper, SMPSP © 2015 The Weinstein Company. All Rights Reserved.

Au-delà, la mercerie de Minnie, lieu principal de l’action, représente le territoire américain : les États-Unis du sud symbolisés par la Géorgie (côté cheminée) et les États-Unis du nord symbolisés par Philadelphie (ville de Pennsylvanie, côté bar). La table fait office de zone neutre. C’est autour ce celle-ci que seront menées les transactions. Si cette partition est proposée et établie par le colon anglais incarné par Tim Roth, ce n’est certainement pas lié au hasard de la distribution des rôles.

Dans sa première partie, Les huit salopards est un western crépusculaire dans la lignée d’un Django unchained transposé en saison hivernale. Ensuite, l’action prend place dans la mercerie de Minnie, le film bascule alors côté thriller en huis clos en référence directe à Reservoir dogs.

Le film fait donc la jonction entre le dernier long métrage en date (désormais l’avant-dernier) de Quentin Tarantino et son premier opus, sorte de grand écart à l’image de celui du format adopté (70 mm). Il revisite en panoramique tout le cinéma de son auteur.

Un huis clos panoramique

Les magnifiques plans panoramiques sur de vastes étendues enneigées et le souffle du blizzard aident à l’immersion. Nous nous sommes donc interrogés sur l’option prise par le réalisateur. Pourquoi enfermer ces salopards dans cette mercerie, qui fait également office de bar, d’abri, de restaurant et de confiserie ?

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(L-R) KURT RUSSELL and SAMUEL L. JACKSON star in THE HATEFUL EIGHT. Photo: Andrew Cooper, SMPSP © 2015 The Weinstein Company. All Rights Reserved.

Quentin Tarantino estime que, grâce au format panoramique utilisé en intérieur, « on peut se tenir plus près des comédiens. […] on plonge dans leur intimité« . Nous devons lui donner raison. Ce format permet de mettre en valeur les intérieurs et les décors très travaillés de la mercerie. De plus, nous avons régulièrement trois murs dans le champ de la caméra ce qui donne la sensation que les protagonistes, barricadés dans cet espace clos, sont dans une impasse. Ce sentiment de claustrophobie est renforcé par les gros plans récurrents et… par le système de fermeture de la porte d’entrée. Nous ne verrons d’ailleurs rarement cette porte ouverte de l’intérieur !

Un film en huis clos est un film psychologique dont l’action est enfermée dans un lieu fermé où les interactions entre les personnages nourrissent le scénario. Un ou plusieurs d’entre eux souhaitent libérer Daisy Domergue, à charge aux autres protagonistes de le(s) démasquer.

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(L-R) TIM ROTH, KURT RUSSELL, and JENNIFER JASON LEIGH star in THE HATEFUL EIGHT. Photo: Andrew Cooper, SMPSP © 2015 The Weinstein Company. All Rights Reserved.

A cela s’ajoute le contexte historique, la guerre de Sécession est désormais terminée. Cette période est propice aux changements, notamment pour les soldats qui se reconvertissent en chasseur de primes, en shérif, etc. Il est donc aisé pour ces huit salopards de jouer sans cesse un double-jeu. Les alliances se dénouent aussi rapidement qu’elles se sont nouées. Cela complexifie les situations entre ceux qui sont et ceux qui prétendent être, sans que le spectateur ne puisse définitivement placer l’un d’entre eux dans l’une de ces deux catégories.

Cette période est également symbolisée par une lettre de Lincoln qui servira de fil directeur à la narration. Elle est adressée au commandant Warren et est détenue par celui-ci. Cette lettre, authentique ou pas, sera un marqueur supplémentaire des oppositions : lecture intériorisée par John Ruth, crachat de Daisy Domergue.

Quentin Tarantino trouve ici un terreau fertile pour décrire cette période. La paix est revenue mais les comportements humains demeurent : racisme envers les noirs et les Mexicains, sexisme, violence et misogynie. Les « nègres » bien qu’émancipés demeurent cantonnés du côté des oppressés. Par exemple, en déclarant qu’il n’avait « pas d’inclinaison à prendre soin des chevaux ou des noirs du nord », le général Smithers assimile les hommes de couleur à des animaux.

« Son of a gun »

Tel est le titre du 2ème chapitre du film, et dont le sous-titre français est… furtif. Seuls les plus attentifs l’auront saisi, message subliminal du cinéaste. Ce film se révèle être une attaque en règle contre le surarmement des États-Unis.

John Hurt (Kurt Russel) est l’incarnation de cette prise de position du cinéaste. Son personnage s’entête ainsi à livrer au bourreau sa captive vivante et non morte. Cette attitude de respect de la justice lui vaut le surnom de « Bourreau ». Le bourreau, en pratiquant « sans état d’âme » la pendaison des condamnés, hommes ou femmes, représente la justice telle qu’elle nous aura été précédemment définie par Oswaldo Mobray (Tim Roth), bourreau de son état.

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(L-R) TIM ROTH and WALTON GOGGINS star in THE HATEFUL EIGHT. Photo: Andrew Cooper, SMPSP © 2015 The Weinstein Company. All Rights Reserved.

Pour prévenir tout incident, John Hurt est également obnubilé par le désarmement de ses congénères. Cette attitude trouvera son apogée dans cette scène durant laquelle il démontera deux pistolets, déposera les pièces dans un  seau dont le contenu sera rapidement déversé dans les toilettes. Comment ne pas voir ici une mise en images des récentes prises de position de Quentin Tarantino contre la libre circulation des armes aux Etats-Unis et contre les bavures policières observées dans ce pays ?

Nous pouvons également tracer un lien entre ces chasseurs de primes et le monde contemporain hautement financier. Ils trouvent là un centre d’intérêt commun : l’addition de primes, l’évocation d’alliances pour optimiser les gains, la variabilité de ces mêmes primes tel des cours de bourse, etc.

« Homme noir, enfer blanc »

C’est le titre du 6ème et ultime chapitre du film. Le titre initial était « Black night, white hell« . L’homme a donc remplacé la nuit et le titre devient lourd de sens. L’homme noir fait bien sûr référence au personnage incarné par Samuel L. Jackson, représentant de la communauté noire américaine. L’enfer blanc n’est pas celui produit par la neige environnante, mais bel et bien celui enfanté par les hommes blancs armés. Cette tête de chapitre résume en partie le propos du film et renvoie directement aux répliques entendues plus tôt de la bouche de Samuel L. Jackson : « Les blancs sont en sécurité lorsque les noirs ont peur« , « Les noirs sont en sécurité quand les blancs sont sans arme« .

SAMUEL L. JACKSON and WALTON GOGGINS star in THE HATEFUL EIGHT

SAMUEL L. JACKSON and WALTON GOGGINS star in THE HATEFUL EIGHT

Le réalisateur ne peut être plus explicite. Ce film post guerre de Sécession est une allégorie de l’Amérique contemporaine : une société raciste envers les noirs et les mexicains, une justice galvaudée derrière l’usage d’armes à feu…

La lecture de la lettre de Lincoln (père d’une société voulue multiraciale, unie, en paix et sans esclavage) sonne comme une sentence : si « les choses évoluent lentement mais sûrement« , cette lettre mentionne également qu’il « reste un long chemin à parcourir« . La période de reconstruction n’est pas terminée. L’échec est cinglant, sanglant, face « a l’effet désiré de désarmer les blancs » qu’avait cette lettre. Nous laissons à chacun le soin d’interpréter, qu’après lecture, souillée de sang, elle aura été réduite en boule de papier puis jetée…

Un beau casting, inégal

La mise en place des personnages est méthodique et approfondie, leurs petites histoires les font se rencontrer. Les dialogues sont bien écrits et une place est laissée à l’humour qu’il soit visuel et/ou dialogué.

Ces dialogues servent parfaitement le jeu de dupes qui a cours durant tout le film. Les nombreux  rebondissements imprévisibles maintiennent l’atmosphère qui devient de plus en plus inquiétante jusqu’à un finale explosif et gore. Les huit salopards comporte les scènes les plus gores de la filmographie de Quentin Tarantino, mais elles sont soigneusement désamorcées par l’humour.

Les interprétations sont cependant inégales. Certains cabotinent. Cet élément fait perdre en intensité le flash-back (chapitre 5) qui s’avèrent finalement moyennement efficace. Il ne souffrirait pas de quelques coupes. Il est en de même concernant la scène sur le fils du général Smithers, scène embarrassante qui aurait été bien plus efficace si elle avait été suggérée et non démonstrative.

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Nous nous étendrons donc pas sur le jeu de Michael Madsen ni sur celui de Zoe Bell fort justement récompensée d’un sucre d’orge par le premier nommé. Nous préférons retenir la belle interprétation de Tim Roth (après cependant un temps nécessaire pour s’adapter à son accent et sa gestuelle très british, parfois un peu trop appuyés) ainsi que celle de Samuel L. Jackson dont le personnage traite constamment de la question raciale et auquel il associe sa justesse de jeu.

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Nous accordons également une mention spéciale à Kurt Russell qui, sous ses airs bourrus, livre une interprétation subtile et très convaincante. Et surtout, Jennifer Jason Leigh qui, affublée d’un rôle difficile et ingrat, livre une prestation des plus remarquables. Nul doute que nous la reverrons chez Tarantino, elle y a entièrement sa place. A nos yeux, sa présence au casting des futurs films du cinéaste nous paraît désormais indispensable !

Autre article connexe : Les huit salopards – Sans œillères

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