A la folie – Au-delà de la déshumanisation

A la folie - Course

Notre rédaction In Ciné Veritas a classé A la folie en 4ème position dans son Top 2015.

Plongée radicale et sans concession dans une institution psychiatrique chinoise. Wang Bing pose son regard sur les laissés-pour-compte de la Chine contemporaine. L’expérience cinématographique proposée est d’abord éprouvante puis glaçante. Le portrait dressé est terrifiant et définitivement marquant.

Un hôpital psychiatrique du sud-ouest de la Chine. Une cinquantaine d’hommes vivent enfermés traînant leur mal-être du balcon circulaire grillagé à leur chambre collective. Ces malades, déviants ou opposants, éprouvent au quotidien leur résistance physique et mentale à la violence d’une liberté restreinte. Wang Bing nous plonge dans la « folie » de la Chine contemporaine.

En une dizaine d’années, Wang Bing s’est octroyé une place de choix parmi les plus grands documentaristes au monde. A la folie, dernière pierre en date apportée à son œuvre unique sur la Chine contemporaine, a été tourné de janvier à avril 2013. Des 300 heures de rushes, près de 4 heures « seulement » ont été conservées dans le montage final que le réalisateur ne considère pas « comme une synthèse ou un résumé, mais comme une exposition des impressions les plus fortes et les plus intenses ». Fort et intense sont des adjectifs effectivement appropriés. Mais, face à l’impressionnante puissance de ce documentaire, nous les qualifierons de doux euphémismes.

A la folie - Coursive

Le titre A la folie vaut pour programme. Un programme prétexte à une plongée dans un hôpital psychiatrique de Yunnan, région pauvre de la Chine. Pour aborder ce sujet délicat, Wang Bing se comporte en discret allié des patients et agit avec tact. La posture adoptée est celle d’un observateur neutre, ce n’est pas celle d’un voyeur ou d’un juge. La caméra se montre toujours discrète, parfois invisible. Fidèle à sa méthode caractérisée par l’absence de commentaires, de voix off, d’interviews et de musiques, il nous montre l’envers du miracle économique chinois, une face cachée peuplée d’hommes laissés en marge de la société industrielle. Nulle mise en scène ici, les prises de vues sont réalisées sur l’instant. Les artifices, l’esthétisation n’ont également pas droit de cité. Les images à dominante grise sont bruitées à cause d’une lumière insuffisante.

La visite se limite à un étage exclusivement réservé à une cinquantaine d’hommes, la caméra s’attardera sur une vingtaine d’entre eux. Certains sont fous, d’autres ne le sont pas mais sont appelés à le devenir, inévitablement… Dans cet hôpital psychiatrique aux allures de prison, les patients s’apparentent à des condamnés. Autour de la coursive, sorte de cour de promenade où le grillage fait office de barreaux, s’organise la vie de ces hommes devenus fantômes. Ils déambulent sans cesse entre la salle commune et les chambres collectives où les lits sont autant de terrains privatifs, lieux de chamailleries mais aussi de complicités et d’affection. D’ailleurs, le titre chinois de ce documentaire, Feng ai, signifie amour fou entre deux personnes folles ou folie de l’amour tel que nous l’indique Wang Bing.

A la folie - Visite

Dans ce morne quotidien et ce désert existentiel, les plaisirs sont rares : être ensemble, partager une cigarette qui sera consommée jusqu’au filtre, des biscuits ou des fruits apportés par les familles, quand celles-ci daignent rendre visite à leur « proche ». Dans ce lieu déshumanisé où les contacts avec les médecins sont quasi inexistants, les patients ou plutôt les détenus ne peuvent s’abandonner.

Au terme de ces 4 heures d’exploration, le constat dressé est accablant, glaçant, terrifiant. Le réalisateur rend compte d’une thérapie stérile qui, à grand renfort de doses médicamenteuses douteuses, pousse les patients à l’inertie totale. Cette institution psychiatrique d’accueil est le reflet de la Chine des exclus de la croissance, celle des laissés-pour-compte. Pire, si la solution n’est pas interne, elle n’est pas non plus externe. La permission de sortie obtenue par un patient plongera celui-ci dans un monde en construction devenu étranger. Les espérances placées dans ce monde extérieur, cette échappatoire tant souhaitée, sont sans lendemain. Une vie civile simple et normale relève dorénavant de la chimère. Seule issue… l’impasse.

A la folie - Lit

Le dernier carton enfoncera le clou en révélant le nombre de patients dans cette institution et les principales causes pour lesquelles ils sont internés. Ce documentaire exigeant et éprouvant fascine autant qu’il terrasse. Le geste filmique est radical, sans concession et définitivement marquant.

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