Il est difficile d’être un dieu – Fresque-expérience testamentaire virtuose

Il est difficile d'être un dieu - Décors 2

Notre rédaction In Ciné Veritas a classé Il est difficile d’être un dieu en 3ème position dans son Top 2015.

Chef-d’œuvre cinématographique inclassable, unique. Il est difficile d’être un dieu, film somme, œuvre testament d’Alexeï Guerman, relève de la pure création artistique bousculant les codes cinématographiques en vigueur.

Réponse nihiliste et désespérée au chef-d’œuvre d’Andreï Tarkovski, Andreï Roublev, Il est difficile d’être un dieu forme une fresque ambitieuse et virtuose, une expérience filmée tant fascinante qu’exigeante qui s’appuie sur une réalisation et une mise en scène à la précision et au perfectionnisme infinis et prodigieux. Un monument démesuré du 7ème art où tout est superlatif.

Un groupe de scientifiques est envoyé sur Arkanar, une planète placée sous le joug d’un régime tyrannique à une époque qui ressemble étrangement au Moyen-âge. Tandis que les intellectuels et les artistes sont persécutés, les chercheurs ont pour mot d’ordre de ne pas infléchir le cours politique et historique des événements. Le mystérieux Don Rumata à qui le peuple prête des facultés divines, va déclencher une guerre pour sauver quelques hommes du sort qui leur est réservé…

Genèse

Depuis 1968, Alexeï Guerman ambitionnait d’adapter au cinéma le roman de science-fiction d’Arcadi et Boris Strougatski, Il est difficile d’être un dieu, parut en 1964. À cette époque, alors que les troupes soviétiques envahissent la Tchécoslovaquie, les censeurs rejettent son projet après avoir rapproché ces évènements historiques avec les intentions fictionnelles des « Gris » (milice du tyran de la planète Arkanar).

Il est difficile d'être un dieu - Don Rumata en intérieur

Finalement, le tournage de la libre adaptation du roman ne démarra qu’au tournant du nouveau millénaire pour prendre fin en 2006. Commença alors un long travail de postproduction qui, suite au décès du cinéaste en février 2013, sera terminé (pour sa partie mixage) par son épouse et son fils.

Une genèse longue et compliquée, objet du documentaire Dur d’être un dieu réalisé par Antoine Cattin et Pavel Kostomarov, visible sur écrans avant le film lui-même.

Filiations russes

En adaptant le roman précité, le cinéaste russe a suivi les pas de son illustre prédécesseur Andreï Tarkovski qui avait utilisé en 1979 la matière de Stalker, autre roman des frères Strougatski, pour réaliser le film éponyme.

Il est difficile d'être un dieu - Don Rumata en extérieur

Il y a bien une filiation entre l’œuvre d’Andreï Tarkovski et le long métrage posthume d’Alexeï Guerman. Mais, selon nous, elle ne réside pas dans Stalker mais plutôt dans Andreï Roublev. Pour autant, là où Tarkovski proposait une allégorie philosophique et poétique, Guerman signe une métaphore historique.

À la recherche d’une issue spirituelle à la rudesse du Moyen-âge du premier nommé répond la veine nihiliste du second. Ainsi, Il est difficile d’être un dieu vient en réponse à la quête de pureté du Moyen-âge d’Andreï Roublev. Presque sans femme, sans saint, sans peinture, sans transcendance, le dernier opus du réalisateur russe relève d’une approche désespérée et sans issue.

Chaos très organisé

Il est difficile d’être un dieu ne bénéficie d’aucune musique additionnelle mais sa bande son, très travaillée, restitue dans les moindres détails les bruits du quotidien. Les éléments sonores prennent ainsi une place essentielle dans la mise en scène du film dans laquelle le réalisateur a donné libre cours à son incommensurable perfectionnisme.

Il est difficile d'être un dieu - Décors

Au rythme de longs plans séquences en noir et blanc d’une redoutable précision, la caméra toujours mobile du réalisateur évolue dans de multiples lieux et des décors monumentaux qui composent un dédale des plus labyrinthiques. Chaque séquence ne semble guidée que par une volonté de désordre ahurissant. Le maelström obtenu se décline dans un univers moyenâgeux anachronique et atemporel, microcosme peuplé d’une populace grouillante, laide, sale, arriérée et incapable de la moindre réflexion. Sous le joug de l’obscurantisme, sur la planète Arkanar ne règne que l’intolérance, la violence, la cruauté et la bestialité. Un capharnaüm païen doublé d’un vaste pandémonium que le cinéaste a parfaitement su styliser dans les moindres détails.

Il est difficile d'être un dieu - Esclaves

Ainsi, la minutieuse composition des cadres intérieurs s’accompagne de leur saturation par des personnages ou objets placés entre la caméra et les protagonistes. Sur les plans tournés en extérieur, c’est la brume omniprésente qui joue le rôle de remplisseur de cadres. Le metteur en scène joue avec ces obstructions partielles du champ de vision de la caméra pour assurer la transition entre ses plans séquences. La rareté des plans d’ensemble contribue aussi à l’effet de saturation des cadres. En filmant tout de près, la caméra fait partie de l’action et donne corps à une plongée littéralement viscérale de près de trois heures.

Un film choral

Une mise en scène baroque qui, sur la durée, peut paraître un peu répétitive dans la composition des cadres. Mais la beauté formelle du film sublime la laideur de ses protagonistes qui semblent tous être sortis de tableaux de Pietr Brueghel dit l’Ancien ou plus encore de ceux de Jérôme Bosch. Des tableaux qui s’enchaînent dans une fresque virtuose, apogée d’une représentation artistique inédite.

Bien que tous différents, les figurants forment une population dont le rôle de chacun serait facilement interchangeable. Sans cesse en mouvement, jamais inactifs, ils ignorent magistralement la caméra ou, au contraire, l’interrogent du regard (nombreux regards-caméra) avant parfois de s’adresser directement à elle et ainsi interférer l’action en cours. Film choral donc mais avec un seul réel personnage que la caméra ne quittera guère, Don Rumata, le dieu-titre. Sa déambulation devient nôtre.

Il est difficile d'être un dieu - Populace

La qualité de la direction d’acteurs doit ici être surlignée car le travail fournit est conséquent. Conscients pour certains d’entre eux d’être observés, les très nombreux figurants imprègnent au long métrage une dimension quasi documentaire. Le spectacle produit ou plutôt l’expérience filmée devient réalité car le flux organique généré parvient à gommer le rendu cinématographique et notre rapport au temps.

Allégorie politico-religieuse

Film extrême, démesuré, parfois excessif au risque de s’éloigner du son sujet. Ainsi, l’excès formel prend le dessus sur la trame narrative reléguée au second plan. S’il est difficile d’être un dieu, être spectateur ne semble pas plus simple car à l’obscurantisme décrit, le cinéaste fait rimer l’hermétisme de son récit riche… en apartés inquisitrices. La réplique « Ce n’est pas parce-que nous parlons que nous avons une conversation » vaut presque pour programme !

Il est difficile d'être un dieu - Plan final

Fidèle à sa méthode, à défaut d’explications et en l’absence d’une réelle trame scénaristique, Alexeï Guerman parsème son long métrage d’indices. Les propos abstrus et abscons débouchent sur une réflexion sociale et métaphysique marginalisée.

Sur une reconstitution historique en toile de fond, l’allégorie politico-religieuse proposée est dystopique : un prétendu dieu face à l’obscurantisme, thème central du film, sans antagonisme entre les deux parties, reflet d’une réflexion entre socialisme et nihilisme. La métaphore paraît limpide. L’obscurantisme qui règne sur la planète Arkanar prend parfaitement racine sur des terrains incultes, là où la réflexion humaine n’a plus cours. Il renvoie les civilisations à leur bestial passé et à un avenir sans issue. Faute de tirer les leçons du passé, le genre humain se réserve une Histoire synonyme d’éternels recommencements.

Film monstre

Il est difficile d’être un dieu est une œuvre somme, démesurée, inclassable, hors-norme, située au-delà de ce que le 7ème art a produit jusqu’ici. Dotée d’une logistique impressionnante, elle repose quasi totalement sur une ambiance visuelle et sonore poussée à son paroxysme. Son unicité nait de ses aspects non consensuels tant sur la forme que sur le fond. En ne les respectant pas, Alexeï Guerman bouscule les codes cinématographiques en vigueur et livre une authentique création artistique.

Il est difficile d'être un dieu - Autres personnages

Une production très ambitieuse qui aboutit à une performance formelle exceptionnelle et à une expérience tout aussi éprouvante que fascinante. Elle fait de Il est difficile d’être un dieu une épreuve très viscérale et très exigeante qui ravira les cinéphiles amateurs du cinéma de l’Est. Le dernier film d’Alexeï Guerman demeure cependant difficilement recommandable en dehors de ce public.

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