Le fils de Saul – Nouveau paradigme sur la Shoah

Le fils de Saul - Affiche

Notre rédaction In Ciné Veritas a classé Le fils de Saul en 2ème position dans son Top 2015.

Œuvre extrêmement exigeante, Le fils de Saul propose une véritable expérience sensorielle organique, un choc tant mental que physique. En alliant magistralement un fond très documenté à une forme très radicale, ce film-document est à la fois viscéral, « immersif » et mental.

Empruntant à Elem Klimov ou à Sergeï Loznitsa, László Nemes, ancien assistant du prodigieux Béla Tarr, est aujourd’hui un metteur en scène très prometteur. Son premier long métrage, chef-d’œuvre monumental et sidérant, fera date dans la délicate représentation de la Shoah au cinéma.

Octobre 1944, Auschwitz-Birkenau. Saul Ausländer est membre du Sonderkommando, ce groupe de prisonniers juifs isolé du reste du camp et forcé d’assister les nazis dans leur plan d’extermination. Il travaille dans l’un des crématoriums quand il découvre le cadavre d’un garçon dans les traits duquel il reconnaît son fils. Alors que le Sonderkommando prépare une révolte, il décide d’accomplir l’impossible : sauver le corps de l’enfant des flammes et lui offrir une véritable sépulture.

Pour son premier long métrage, László Nemes a choisi de laisser l’horreur de l’holocauste hors-champ d’une caméra portée à l’épaule à hauteur de regard. Le fils de Saul déroule ainsi sur près de deux heures une « immersion » tant dans le camp d’Auschwitz que dans le quotidien d’un Sonderkommando. De cette plongée dans les dédales d’un enfer visuel et sonore nait une expérience sensorielle organique unissant magistralement fond et forme.

Une expérience filmique

Film viscéral. La caméra suit obstinément et sans relâche Saul dans sa quête folle d’un rabbin parmi les déportés pour prononcer le kaddish, condition sine qua non à la sépulture de « son » fils. Par de longs plans séquences virtuoses, le spectateur suit la trajectoire physique de Saul. En se substituant au regard du personnage central, la caméra, toujours mobile, impose également de suivre sa trajectoire visuelle.

Le fils de Saul - Rabbin

Film « immersif ». La rareté des plans larges et le choix d’un format quasi carré (1,37), dont les cadres sont rapidement pleins, renforcent l’aspect étouffant du long métrage. Certaines scènes en deviennent irrespirables. Pour ne pas altérer la perception des cinéphiles, le réalisateur a opté pour un tournage en pellicule argentique et l’emploi d’un unique objectif de 40 mm.

Film expérience. L’horreur, pourtant omniprésente, n’est pas montrée puisque laissée hors-champ ou placée dans l’arrière-plan flouté. L’absence de profondeur de champ a très probablement été obtenue par une ouverture minimale du diaphragme de la caméra rendant complexe la gestion de la lumière sur les scènes d’intérieur (photographie de Matyas Erdély). L’horreur nous est donc révélée par une expérience avant tout sensorielle.

Le fils de Saul - Allumette

Film mental. De nombreux bruits et cris très travaillés peuplent le hors-champ. Les dialogues périphériques non traduits mêlent de multiples langues. Au côté de Saul, la bande son tient ainsi un rôle à part entière. Cet invisible hanté surligne l’entêtement du protagoniste central devenu indifférent au monde déshumanisé qui l’entoure depuis quatre mois. Les dialogues syncopés, les actions précipitées viennent alourdir le climat de tension dans lequel baigne l’intégralité du film. A l’invisibilité des actes, le réalisateur hongrois substitue un enfer sonore.

Film documentaire. Le camp de concentration et son fonctionnement sont principalement dépeints de l’intérieur. Dans cette usine de la mort aux cadences infernales, Saul se voit par exemple sans cesse affecté d’un poste de travail à un autre. Le film prend ici les apparences d’un documentaire qui restitue l’infernale mécanique d’extermination mise en œuvre. Le remarquable travail de documentation, en partie réalisé sur des manuscrits disponibles sous le titre « Des voix sous la cendre » chez Calmann-Lévy, doit être ici mis en avant.

Une œuvre radicale

Ce premier long-métrage est techniquement très impressionnant tant sur le fond que sur la forme. Au propos maîtrisé de bout-en-bout vient se greffer une mise en scène exemplaire dans la gestion des hors-champs, tant du point de vue visuel que sonore. Les scènes marquantes sont nombreuses et indélébiles.

Le fils de Saul - Intérieur

Acteur non professionnel, Géza Röhrig donne à Saul qu’il incarne une acuité parfaitement dosée. Excellente interprétation d’autant que ce rôle est à notre sens difficile à appréhender, voire « injouable ».

L’aspect visuel proposé est singulier et inédit. Nous pouvons cependant tenter de rapprocher Le fils de Saul au Requiem pour un massacre (1985) d’Elem Klimov. László Nemes a d’ailleurs lui-même indiqué s’en être inspiré. Les deux films proposent en effet une expérience « viscérale » et se concluent chacun sur un long travelling sinueux. Final que nous rapprochons volontiers également au parcours des protagonistes de Dans la brume (2012) de Sergeï Loznitsa.

Le fils de Saul - Extérieur 1

Le sujet traité et les choix radicaux de mise en scène laisseront de nombreux spectateurs de côté. L’adhésion au film relève d’une équation à trois inconnues : le spectateur doit adhérer au projet du cinéaste, à celui de Saul et au travail sonore. Film expérience, parfois à la limite du cinéma expérimental, extrêmement exigeant, Le fils de Saul est destiné à un public averti.

Reconnaissances et récompenses

Le fils de Saul n’est en aucun cas un énième film sur la Shoah. En « filmant » la Shoah autrement et en repoussant les limites observées jusqu’ici, László Nemes rend désuet le travail cinématographique de nombre de ses prédécesseurs. Nul doute que ce premier long métrage fera date dans la délicate représentation de la Shoah au cinéma.

Pour mieux rejeter en bloc le film et la proposition cinématographique qui l’accompagne, certains argueront qu’il ne peut et ne doit pas y avoir de représentation de la Shoah. Claude Lanzmann ne fait pas partie de ces détracteurs. L’auteur de Shoah, référence cinématographique sur l’extermination des juifs, estime que « Le fils de Saul est l’anti-Liste de Schindler » et indique que László Nemes « a fait un film dont je ne dirai jamais aucun mal » (source). Pour sa part, Georges Didi-Huberman a publié Sortir du noir dont nous conseillons vivement la lecture.

Le fils de Saul - Extérieur 2

Enfin, depuis l’obtention du Grand prix du jury au festival de Cannes 2015, Le fils de Saul a été récompensé de nombreux autres prix dont le Golden globe et l’Oscar 2016 du meilleur film en langue étrangère.

Un projet aux partis pris cinématographiques risqués mais utilisés intelligemment qui accouche d’un chef-d’œuvre du 7ème art monumental et sidérant, véritable choc mental et physique. Ancien assistant du prodigieux Béla Tarr, László Nemes est aujourd’hui un metteur en scène à suivre de près.

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