Mandarines – Pommes de discordes

Mandarines - Ivo

Zaza Urushadze propose, dans un quasi huis clos, une réflexion intelligente sur l’absurdité des conflits interethniques. Si l’absence de la langue et d’un protagoniste abkhaze biaise un peu le propos, le sujet n’en demeure pas moins traité efficacement sans clichés ni bons sentiments. De Mandarines nait un récit humaniste et percutant porté par un casting de qualité.

En 1990, la guerre fait rage en Abkhazie. Un village ne compte comme seuls habitants qu’un vieil homme, Ivo, et un producteur de mandarines, Markus, – tous deux d’origine estonienne – qui refuse de quitter sa plantation alors que les fruits sont presque mûrs. Le conflit est de plus en plus proche mais Ivo décide de venir en aide à Akhmed, un Caucasien blessé, et le cache chez lui. Markus, à son tour, découvre un Géorgien laissé pour mort sur le champ de bataille. Il l’emmène lui aussi chez Ivo. Deux combattants de camps opposés se retrouvent alors sous le même toit…

Contexte historique

Après l’effondrement du bloc de l’Est, la Géorgie obtint son indépendance en 1991. Puis, les indépendantistes abkhazes soutinrent que la politique nationaliste géorgienne violait leurs droits de minorité ethnique (notamment l’usage de la langue abkhaze) et religieuse (les géorgiens sont chrétiens orthodoxes, les abkhazes sont majoritairement musulmans).

Mandarines - Véhicules

Devant les refus du gouvernement russe à les intégrer, les représentants abkhazes proclamèrent l’indépendance de l’Abkhazie (région du nord-ouest de la Géorgie) en juillet 1992. Cette proclamation entraîna un conflit armé dit « guerre des agrumes » avec la Géorgie jusqu’à la signature d’un accord de cessez-le-feu à Moscou le 14 mai 1994.

Outre le grand nombre de victimes que fit ce conflit, la majorité de la population géorgienne fut expulsée du territoire abkhaze. A ce jour, l’indépendance de l’Abkhazie n’a été reconnue que par la Russie, le Nicaragua, le Venezuela et Nauru.

Coproduction géorgio-estonienne

Cinquième film de Zaza Urushadze, Mandarines est le seul long métrage de son auteur à être parvenu jusqu’à nous. Cette coproduction géorgio-estonienne présente la particularité d’avoir été le premier film à représenter l’Estonie aux Golden globes et Oscars 2015 du meilleur film étranger. Il y a gagné une notoriété qui a grandement facilité sa diffusion mondiale.

Mandarines - Ivo et Margus

Une scène venant rapidement en début de film voit un véhicule militaire criblé de balles poussé dans un ravin par trois protagonistes. Le premier s’étonne que le véhicule n’explose pas, le second lui répond qu’ils ne sont pas au cinéma avant que le troisième ne surenchérisse en déclarant que « au cinéma, on raconte n’importe quoi !« . Cette séquence semble prémonitoire et pose d’emblée Mandarines comme un film anti spectaculaire au propos aussi sérieux que possible.

Comme nous le révèle le synopsis Ahmed (Giorgi Nakhashidze), un mercenaire tchétchène et Niko (Mikheil Meskhi), un soldat géorgien, ennemis sur le terrain, vont devoir cohabiter sous un même toit celui d’Ivo (Lembit Ulfsak) ressortissant estonien. Auberge espagnole donc sise dans un petit village caucasien près de la mer Noire déserté par ses habitants, seuls Ivo et Margus (Elmo Nüganen) y demeurent encore.

Abstraction de la partie abkhaze

Le carton initial annonce que depuis 150 ans une forte population estonienne vivait en Abkhazie avant d’être contrainte de fuir en 1992 à l’amorce de la « guerre des agrumes ». Cette présentation est erronée car en 1989, la population d’Abkazie était à 68% géorgienne et à 27% abkhaze puis essentiellement russe (2 %) et arménienne.

Mandarines - Maison

Coproduction géorgio-estonienne oblige, le casting exclusivement masculin regroupe des comédiens géorgiens et estoniens dont il faut louer ici la qualité des interprétations. Mais Margus et Ivo, tous les deux estoniens, habitent encore ce village abkahze, unique environnement scénique, sans explication forte. Margus souhaite certes sauver une récolte prometteuse de mandarines, les motivations d’Ivo resteront mystérieuses. Nous voyons là une facilité scénaristique probablement motivée par la coproduction citée plus haut.

De plus, Zaza Urushadze, réalisateur-scénariste géorgien, a choisi de représenter l’autre partie du conflit par l’unique personnage d’Ahmed. Les séparatistes abkhazes étaient en effet militairement soutenus par la « Confédération des montagnards » composée notamment de Tchétchènes. Mais l’absence d’un protagoniste abkhaze nous parait préjudiciable. Par effet domino, la non utilisation de la langue abkhaze se révèle également regrettable puisqu’elle était l’un des enjeux de ce conflit interethnique. Le propos du long métrage en ressort biaisé d’autant que l’agressivité est plutôt placée du côté du mercenaire Tchéchène.

Intelligence du propos

La cohabitation de deux ennemis sous un même toit n’est en soi pas un sujet original, mais il est ici traité en évitant clichés et bons sentiments. Tous les aspects sont traités (religion, patrie, honneur) avec autant de détachement que possible du conflit militaire relégué en toile de fond. Ainsi, Mandarines ne peut être présenté comme un film de guerre mais bien plus comme un récit profondément humaniste, pacifiste, simple mais ni simpliste ni moralisateur.

Mandarines - Ivo et Margus 2

Bâti sur thème malheureusement universel et intemporel accompagné d’une belle partition composée par Niaz Diasamidze, ce quasi huis clos véhicule un propos, certes un peu biaisé, mais intelligent sur l’absurdité des conflits interethniques. La trame narrative prend appui sur des dialogues concis, percutants, non ostentatoires ponctués par de lourds silences. Film sciemment anti-spectaculaire au rythme lent mais qui ménage de véritables rebondissements inattendus pour former une belle parabole sur le rapport aux autres.

Le dernier opus de Zaza Urushadze n’a obtenu ni le Golden Globe ni l’Oscar du meilleur film étranger, remis respectivement à Léviathan d’Andrey Zvyagintsev (Russie) et à Ida de Pawel Pawlikowski (Pologne). Mais, à côté de ces deux films, Mandarines représente une preuve supplémentaire que le cinéma de l’Est, malgré ses difficultés, est sans cesse source de propositions cinématographiques audacieuses et intelligentes, de celles que nous aimons suivre chez In Ciné Veritas.

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