L’esprit de la ruche – Mystérieuses métaphores

L'esprit de la ruche - Ana et abailles bis

L’esprit de la ruche est un sublime et profond récit existentialiste construit sur de multiples dualités. Réalisé en 1973, ce film qui emprunte à un fantastique teinté d’onirisme reste atypique, mystérieux et intemporel. Sujet à de multiples interprétations et niveaux de lecture, cette œuvre majeure de Victor Erice est un vibrant hommage au film culte Frankenstein de James Whale doublé d’une critique sous-jacente de la dictature franquiste.

Espagne, 1940 ; peu après la fin de la guerre civile. Ana, 8 ans, se pose mille et une questions sur le personnage terrifiant de Frankenstein. Sa grande sœur, Isabel, a beau lui expliquer que ce n’est qu’un « truc » de cinéma, elle prétend pourtant avoir rencontré son esprit rôdant non loin du village. Ensemble, les deux sœurs partent explorer les alentours du village, découvrant une vieille maison abandonnée au pied d’une colline, avoisinant un puits mystérieux. Les filles découvrent, par leurs jeux et les histoires qu’elles se racontent, un monde sombre, merveilleux, hanté par des figures imaginaires que seuls les enfants peuvent apercevoir. Un beau jour, Ana trouve un homme blessé qui s’est réfugié dans la maison abandonnée…

Le film démarre comme un conte enfantin par un générique sur fond de dessins d’enfants coloriés au feutre accompagné d’une musique simple et douce. La mention écrite « Il était une fois… » apparaît en même temps que les premières images du film suivie de « quelque part en Castille vers 1940« . Plus précisément dans le village d’Hoyuelos dans lequel pénètre un camion transportant un cinéma ambulant. L’arrivée de cette distraction est fêtée par les enfants du village. La salle des fêtes de la mairie est improvisée en salle de cinéma où les spectateurs ne tardent pas à se rassembler, chacun venant avec sa chaise. La projection du film culte Frankenstein réalisé en 1931 par James Whale peut démarrer.

Hommage au 7ème art

Devant l’assistance réunie, les premiers mètres de pellicule sont projetés. L’introduction du film de James Whale annonce « l’une des plus étranges histoires jamais racontées« , celle du Dr Frankenstein « qui tenta de créer un être vivant, sans tenir compte que Dieu seul pouvait le faire« . Ce chef d’œuvre du cinéma « aborde les mystères de la création, de la vie et de la mort« . Cette présentation vaudra t’elle également pour programme au film de Victor Erice ?

Dès la vision par Ana (fillette de sept ans incarnée par Ana Torrent) de Boris Karloff dans le rôle du monstre créé par le Dr Frankenstein, le réalisateur fait adopter à son film le point de vue de sa jeune protagoniste. Les yeux noirs d’Ana deviennent ceux du spectateur. Un noir profond tant impénétrable que pénétrant. Il n’est d’ailleurs pas fortuit que, lors d’un cours d’anatomie à l’école, l’institutrice demande à Ana de redonner la vue à Don José.

L'esprit de la ruche - Ana et Frankenstein

Nous percevons rapidement que l’imaginaire cinématographique est le fil directeur voulu par le metteur en scène. Cet imaginaire sera le reflet permanent de celui d’Ana. Des reflets qui matérialisent les pouvoirs suggestifs du 7ème art. Dans ce sens, la séquence d’introduction précitée prolongée par l’apparition des bobines du film dont on ne sera rien du contenu dans un premier temps est exemplaire. Dans la même veine, la scène saisissante durant laquelle une séquence du film de James Whale (rencontre entre le monstre et la fillette) est rejouée constitue la plus magistrale démonstration du pouvoir de l’imaginaire au cinéma.

En prolongement de la dualité monstre / Maria du film de James Whale, Victor Erice construit son récit sur la dualité monstre / Ana. Il l’accompagne de multiples autres mises en opposition : imaginaire / réel, majorité / enfance, culpabilité / innocence, passé / présent, vie / mort, invisible / visible, intérieur / extérieur, etc. Nous retrouvons ce consciencieux travail sur les antagonismes jusque dans la composition par Luis de Pablo de la bande originale qui mêle partitions sombres et comptines. La mise en scène de ces nombreuses dualités brouille subtilement leurs frontières respectives. Ainsi chaque composante coexiste parfaitement avec son antonyme.

L'esprit de la ruche - Projection du film

La coexistence est telle que l’univers fantastique de Frankenstein phagocyte celui de cette petite communauté. Les yeux grands ouverts, chaque spectateur s’identifie aux héros projetés en noir et blanc, le spectacle fascine tout son auditoire. Le temps d’une projection, le village endormi, « cet endroit perdu » pour reprendre les termes de Teresa (rôle interprété par Teresa Gimpera) dans une lettre adressée à son amant, reprend vie. La salle des fêtes devient un monde dans le monde, le temps y parait alors suspendu.

L’imaginaire fertile du cinéaste va jusqu’à faire de deux personnages un seul : le visage d’Ana reflété dans l’eau remplacé par celui du monstre. Puis, Ana tombée malade, sa mère indique au docteur que « Elle dort à peine. Elle ne mange pas, elle ne parle pas. La lumière la gêne. Parfois elle nous regarde mais ne semble pas nous reconnaître. Comme si nous n’existions pas. »

La ruche

La lumière ocre des plans en intérieur renvoie au miel des abeilles. Les motifs en alvéole des fenêtres de la maison familiale font immédiatement penser aux alvéoles des ruches. Motif récurrent en connexion directe avec le métier d’apiculteur de Fernando (Fernando Fernán Gómez), le père de famille. Son métier donc et son quasi unique sujet de préoccupation. Pour sa part, Teresa, mère de famille fantomatique, n’est préoccupée que par une mystérieuse relation épistolaire semblant appartenir à un passé révolu que nous évoquerons plus tard.

L'esprit de la ruche - Ana et abailles

Ce cocon familial a donc les apparences d’une vaste ruche. Ses multiples pièces forment autant d’alvéoles où ses occupants peuvent aisément s’isoler. Cet agencement surligne parfaitement la famille désunie qui l’habite et que nous ne verrons jamais réunie dans un même cadre. Les échanges verbaux sont rares, souvent absents (scène du petit-déjeuner en famille durant laquelle aucun mot ne sera échangé). Il y a peu de moments de réels partages entre les parents et leur progéniture, et encore moins entre le père et la mère. Une mère absente régulièrement remplacée dans son rôle par la servante incarnée par Ketty de la Camara (scène du feu). Chacun vaque à ses occupations, chacun s’enferme dans ses interrogations et son anonymat envers l’autre, chacun se replie dans sa solitude.

Par un étrange mimétisme, l’organisation de la vie dans cette grande maison se pare des attributs de celle d’une ruche et nous renvoie à l’esprit de la ruche du titre. Dans une ruche, une alvéole ne peut être occupée que par une seule abeille. Ici, chaque protagoniste a son pré carré exclusif, son alvéole propre.

L'esprit de la ruche - Maison abandonnée

En dualité face aux couleurs chaudes des intérieurs, les plans en extérieur sont baignés dans une lumière invariablement crépusculaire et froide. La picturalité de ces paysages ruraux est extrêmement bien exploitée sous l’objectif du réalisateur. Ainsi la maison abandonnée et délabrée et son puits mystérieux sont uniquement entourés de champs en labour monochromes. Cet environnement naturel, seul occupant d’une vaste plaine balayée par le vent, n’offre qu’un horizon lointain et vide. L’ensemble semble extrait d’un tableau naturaliste. Le travail accompli sur la lumière et la composition très graphique des cadres sont particulièrement remarquables. Ce travail esthétique contribue pleinement à la mise en place d’une atmosphère étrange et mystérieuse empruntant à un fantastique teinté d’onirisme. L’univers ainsi créé et restitué est indéniablement propre à ce long métrage.

L’esprit

L’esprit du titre est avant tout celui du monstre créé par le Dr Frankenstein. Après la projection du film, Ana cherche à comprendre le concept de mort. Elle interroge Isabel (Isabel Telleria), sa sœur aînée, sur la mort de Maria, petite héroïne du film de James Whale, et celle du monstre. Isabel rétorque dans un premier temps que « au cinéma tout est pour de faux, ce sont des trucages« . Puis elle dit à Ana qu’elle a vu la créature créée par le Dr Frankenstein vivant, que ce n’est pas un fantôme mais un esprit qui peut se déguiser pour prendre apparence humaine. Mieux encore, elle lui indique qu’on peut lui parler si on pense à lui et qu’on est ami avec lui.

L'esprit de la ruche - Ana et Isabel

Ainsi, dans une économie de dialogues et d’actions, L’esprit de la ruche gravite continuellement autour de l’esprit des défunts. Le long métrage relate le parcours initiatique d’Ana : apprentissage de la vie et découverte de l’existence de la mort à travers notamment des jeux d’enfant. Pour autant, Victor Erice ne livre pas un film mortifère ou morbide car à aucun moment la mort n’est mise en scène frontalement. Elle est soit évoquée (scène de la voie ferrée simulacre de suicide, champignons vénéneux, scène du feu), soit simulée (Isabel faisant semblant d’être morte sous les yeux d’Ana) soit « réelle » mais alors hors champ (mort de Maria et de la créature du Dr Frankenstein) ou lointaine en arrière-plan (mort du fugitif).

Après son décès, la dépouille du soldat fugitif est rapatriée dans la salle des fêtes de la mairie. Cette salle, lieu de la projection cinématographique évoquée plus haut, devient alors pour Ana le lieu de résidence de la mort (Maria, la créature du Dr Frankenstein, le soldat). L’esprit de la mort hante désormais ce lieu. Pire, c’est à cet endroit même que l’esprit se matérialise et que la mort devient réelle.

L'esprit de la ruche - Ana dans maison abandonnée

Aux yeux de la fillette, l’esprit de la mort est donc d’abord incarné par le monstre du Dr Frankenstein. Esprit purement fictionnel engendré par l’esprit fécond d’un scénariste. Ici, c’est l’esprit cinématographique qui est invoqué. La mort prend ensuite chair à travers celle du soldat. Ici, la fiction et le cinéma cèdent la place à la politique.

Métaphore franquiste

En cette année 1940, le temps semble suspendu entre les souvenirs d’une guerre civile venant de prendre fin et les premières heures de la dictature franquiste. Dans sa ruralité, la Castille filmée paraît refermée sur elle-même, ses habitants résignés. Pourtant le temps s’écoule inexorablement tel que nous le rappelle le symbole récurrent de la montre musicale. Le temps qui passe est un « mouvement évident » tel celui de la roue dans la ruche de verre de Fernando qu’il compare au rouage d’une horloge. Mouvement répété à l’identique du monologue du père de famille.

L'esprit de la ruche - Ana et Isabel, voie ferrée

Un rouage à l’image de cette année 1940 dans l’histoire de l’Espagne. Ainsi, comment ne pas transposer le dialogue entre les docteurs Frankenstein et Waldman auquel Fernando prête une oreille attentive alors qu’il n’assiste pas à la projection du film de James Whale ? Dans cet échange verbal, le Dr Waldman est la parole de la raison, celle des opposants au régime franquiste. Il s’oppose à son interlocuteur le Dr Frankenstein dans lequel nous voyons représentés les partisans du général Franco :

– Dr Frankenstein : Asseyez-vous, docteur. Soyez patient. Vous attendiez un résultat immédiat ?

– Dr Waldman [à propos du monstre créé par le Dr Frankenstein] : Il faut le surveiller. Il peut être dangereux.

– Dr Frankenstein : Dangereux ? Vous m’étonnez. Dites-moi, vous n’avez jamais été curieux ? De ce qu’il y a au-delà des limites du connu ? N’avez-vous jamais voulu voir au-delà des nuages et des étoiles ? Ni même savoir comment poussent les arbres et changent les ombres ? Si on vous entend, on vous traitera de fou. Mais si je pouvais répondre à l’une de ces questions, « Qu’est-ce que l’éternité ? » par exemple, il me serait bien égal qu’on me traite de fou.

– Dr Waldman : Vous êtes jeune, abasourdi par votre succès. Réveillez-vous et voyez la réalité. Un démon au cerveau…

– Dr Frankenstein : Il faut lui laisser le temps de se développer. C’est un cerveau parfait, docteur. Vous pouvez le savoir, à présent. Il vient de votre laboratoire.

– Dr Waldman : Le cerveau volé de mon laboratoire était celui d’un criminel.

Comme le docteur Frankenstein, le peuple espagnol a engendré un monstre doté d’un cerveau de criminel. La créature sera bientôt hors de contrôle, son nom ? Francisco Franco Bahamonde, général militaire devenu Caudillo à la tête de l’État franquiste, le régime dictatorial qu’a connu l’Espagne de 1939 à 1975.

L'esprit de la ruche - Ana, Isabel et Fernando

Derrière le film de Victor Erice se cache, en creux, un pamphlet contre la dictature franquiste. Une scène du film est particulièrement révélatrice : la découverte d’un champignon vénéneux dans les bois. Fernando décrit alors ce champignon à ses deux filles : « Un véritable démon. Quand il est jeune, il trompe beaucoup. Mais quand il est vieux, c’est autre chose. Regardez le bien. Regardez la couleur de son chapeau. Regardez ses filaments noirs. Ne l’oubliez pas, les enfants. C’est le pire. Le plus vénéneux. Il n’y a aucun remède pour celui qui y goûte. Il meurt sans tarder« . Cette scène et cet examen minutieux du champignon vénéneux « franquiste » s’achèvent de façon non équivoque : Fernando écrase le champignon sous sa chaussure, comme la dictature écrasera sous ses bottes militaires toutes oppositions au régime franquiste.

Existentialisme

Le temps s’est écoulé invariablement entre 1940 et 1973, année durant laquelle a été tourné L’esprit de la ruche. Ces deux années encadrent quasi parfaitement la dictature militaire de Franco.

L'esprit de la ruche - Teresa

Dans le film, les opposants au régime franquiste sont représentés par le soldat fugitif qui viendra se réfugier dans la maison abandonnée où il rencontrera Ana. Ce soldat est peut-être l’amant dont Teresa espère toujours le retour malgré l’absence de réponse à ses lettres. Ces missives sont explicites sur le temps passé et les dégâts causés par la guerre : « Il ne reste rien de la maison que tu as connue, rien que les murs. Je me demande souvent où est passé tout ce que nous avions. Je ne le dis pas par nostalgie. Il est difficile de se sentir nostalgique après ce que nous avons vécu ces dernières années. Mais parfois, quand je regarde autour de moi, et que je vois tant d’absence, de destruction et de tristesse, quelque chose me dit qu’avec toutes ces choses, nous avons aussi perdu la capacité de sentir la vie. Je ne sais pas si cette lettre arrivera jusqu’à toi. Les nouvelles que nous recevons sont si rares et peu claires« . Les plaies causées par la guerre civile sont toujours ouvertes, les blessures sont profondes et nombreuses.

L'esprit de la ruche - Fernando

Quant à eux, les écrits de Fernando font référence à un mystérieux invité sobrement nommé « quelqu’un« . Sa précise description du fonctionnement de sa ruche de verre nous semble être celle des conséquences du régime dictatorial : « […] la constante agitation dans les alvéoles, le bourdonnement incessant et énigmatique des nourrices penchées sur les berceaux de leur nichée, les ponts et les escaliers de cire, les spirales envahissantes de la reine, l’incessante activité, diverse et variée, de la multitude. L’effort impitoyable et indispensable, les allées et venues fébriles, le sommeil ignoré annonçant le travail de demain, le repos même de la mort où ne sont prévues ni les maladies, ni les tombes…« . Et de conclure en évoquant à nouveau ce « quelqu’un » observateur qui « une fois la stupeur passée, détourna rapidement le regard, où l’on pouvait lire une sorte de triste épouvante« . Cet invité anonyme, ce témoin sans nom n’est autre que le peuple espagnol.

Enfin, aux dualités évoquées plus haut, il faut ajouter la dualité de la scène finale. Par l’ouverture sur l’extérieur d’une fenêtre aux carreaux alvéolés, l’ultime plan séquence semble libérer à jamais L’esprit de la ruche en même temps que celui d’Ana et possiblement celui de tous les Espagnols. A moins que la métaphore soit beaucoup plus pessimiste puisque cette fenêtre s’ouvre sur la profonde obscurité de la nuit…

Chef-d’œuvre référentiel

Réalisé par Victor Erice, metteur en scène trop rare (un film par décennie), L’esprit de la ruche demeure particulièrement atypique. Merveilleux conte initiatique, profond récit existentialiste et sublime hommage au 7ème art, plus de quarante après sa réalisation, ce chef-d’œuvre reste mystérieux et assez insaisissable.

Nous espérons que cet article permettra à nos fidèles lecteurs d’appréhender plus facilement cette œuvre. Nous ne saurions cependant trop conseiller le visionnage du film de James Whale. Sa découverte ou redécouverte sera d’une aide précieuse pour percer les mystères du film de Victor Erice.

L'esprit de la ruche - Frankenstein et Maria

L’esprit de la ruche est à voir et à revoir. Son intemporalité, son hermétisme et l’absence d’une réelle intrigue lui confèrent un renouvellement infini et de multiples niveaux de lecture.

Plus simplement, le film peut être perçu comme annonciateur du long métrage Cria cuervos que réalisera trois ans plus tard Carlos Saura. Dans cet autre sublime film nous retrouvons la jeune Ana Torrent et une thématique commune, celle de l’enfance confrontée à une dure réalité dont il est difficile de faire sienne.

En ressortie le 18 mai 2016 en version restaurée.

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