Stalker – Œuvre originelle

Stalker - Télékinésie

Vaste odyssée ontologique où se confrontent matérialisme et croyances. En conjuguant surréalisme, métaphysique et onirisme, Stalker sonde les âmes de ses excellents protagonistes et celle de ses spectateurs. Un récit humaniste mis en proses par la magistrale grammaire cinématographique d’Andreï Tarkovski et l’excellente composition d’Eduard Artemiev. La mise en scène du maître russe transcende l’espace visuel, le déforme et créé un espace spatio-temporel spécifique où l’imperceptible devient visible.

Dans un pays et une époque indéterminés, il existe une zone interdite, fermée et gardée militairement. On dit qu’elle abrite une chambre exauçant les désirs secrets des hommes et qu’elle est née de la chute d’une météorite, il y a bien longtemps. Les autorités ont aussitôt isolé le lieu, mais certains, au péril de leur vie, bravent l’interdiction. Leurs guides se nomment les « stalker », êtres déclassés, rejetés, qui seuls connaissent les pièges de la zone, en perpétuelle mutation…

Le film s’ouvre sur le personnage titre. Le bruit d’un train invite au voyage, peut-être à destination de la France dont nous entendons quelques couplets de l’hymne national. Pour notre protagoniste, cette introduction signifie probablement l’envie de quitter cet environnement urbanisé lugubre, délabré, quasi carcéral aux teintes sépia proches du noir et blanc.

Stalker - Café

Le café où il rejoint l’Écrivain et le Professeur (physicien) qu’il doit guider dans la Zone répond aux mêmes caractéristiques. Les intérieurs sont étroits, visuellement, le sol et les murs se confondent et l’éclairage au néon renforce la tristesse des lieux. Un monde suranné, figé et enfermé dans des plans fixes agrémentés de lents zooms.

Reflets de l’humanité

Le Stalker (en anglais, to stalk signifie traquer, filer), interprété par Alexandre Kaidanovski, bercé d’un mysticisme certain, incarne la foi et la croyance aux pouvoirs magiques de la Chambre, un lieu de la Zone où tout vœu est réalisé. Animé d’aucun mercantilisme et d’aucun matérialisme, c’est « une âme innocente » dont le seul souhait est d’aider les malheureux. Ses croyances le condamnent à être « un condamné à mort, un abonné de l’incarcération » dans une société matérialiste qui a perdu la foi. Une société personnifiée ici par le Professeur et l’Écrivain dont la rationalité s’oppose à la spiritualité du Stalker.

Le Professeur, incarné par Nikolai Grinko, est naturellement cartésien et rationnel. Ne croyant ni en l’art ni aux pouvoirs magiques de la Zone (ou refusant d’y croire), déniant toute forme d’espérance, il ne participera pas à la plupart des dialogues sur la morale et les croyances.

Stalker - Chambre

Pour sa part, l’Écrivain, sous les traits d’Anatoli Solonitsyne, incarne la création artistique. Il motive son voyage dans la Zone par sa recherche d’inspiration. Il avoue penser rarement car son « conscient milite pour le végétarisme universel« . Doutant profondément de son propre art source de compromissions, nostalgique d’un monde révolu, il ne cessera de questionner ses propres désirs pour tenter d’accorder son conscient et son inconscient.

Ainsi le Stalker croit, l’Écrivain ne croit plus et le Professeur n’a jamais cru. Leur personnalité et leur dessein les opposent, mais ils partagent un rejet de la société dans laquelle ils vivent. Chaque acteur offre une performance magistrale parfaitement équilibrée entre sobriété et intensité.

Stalker - Chien et Stalker

A ces trois personnages, il faut ajouter un chien noir qui fera son apparition dans la Zone et sera présent lors des scènes de confrontations verbales entre le Professeur et l’Écrivain. Cette apparition soudaine, ces présences ciblées, nous pousse à penser que ce chien, dans un rôle d’observateur, de protecteur et par métaphore de juge, incarne la partie spirituelle du récit. Cette lecture nous semble étayée par le fait que ce chien gémira deux fois. D’abord, lorsque l’Écrivain coiffera une couronne d’épines en indiquant au Stalker qu’il n’est pas dupe et qu’il ne lui pardonnera pas. Puis, lors de la scène finale durant laquelle la fille du Stalker fera preuve de pouvoirs de télékinésie touchant au paranormal.

Le monde originel

Étant « un savant système de pièges, tous mortels« , la Zone est étroitement surveillée. Personne n’est autorisé à y accéder. Rendue à la nature, elle forme un personnage à part entière. Sa végétation abondante et verdoyante contraste fortement avec le monde extérieur, décrit plus haut, qui en est dépourvu. Dans la Zone, le film s’ouvre à de plus grands espaces, devient plus aérien et laisse le sentiment d’enfermement à la société civile qu’il vient de quitter. L’impression édénique qui en ressort est renforcée par la quiétude de l’environnement.

Inhabitée, seules des carcasses de véhicules, des objets abandonnés et de vieux bâtiments désaffectés témoignent d’une présence humaine désormais révolue. Pour démonstration, dans un magnifique travelling avant, la caméra d’Andreï Tarkovski se rapproche lentement d’un véhicule abandonné, s’y installe un instant puis poursuit son avancée vers un arrière-plan regroupant plusieurs tanks rouillés immobilisés à jamais.

Stalker - Zone gardée

Dans la Zone, l’expédition prend des allures de voyage dans un endroit inexploré. Sur ces lieux, la progression des protagonistes est lente et prudente. Les dangers sont nombreux, inconnus, invisibles et changent sans cesse. Répondant à ses propres lois physiques, la Zone ne peut être traversée en ligne droite, il est également risqué de revenir sur ses pas.

Il nous semble intéressant ici de préciser que le Professeur connaît les spécificités de la Zone contrairement à l’Écrivain qui découvre les mystères qui l’entourent. Dans la Zone, c’est le Professeur qui ouvrira la voie. Ce n’est qu’à l’approche de la Chambre que l’Écrivain prendra les devants. Pour sa part, voyant le danger partout, le Stalker évoluera toujours en dernière position, guide donc mais pas éclaireur !

Sonder les âmes

Stalker, comme tous les autres films d’Andreï Tarkovski, relève plus de la sensation personnelle que de la signification car il se ressent plus qu’il ne se visualise. Mais l’œuvre est si dense qu’il est bien difficile de ne pas chercher à la déchiffrer, à l’intellectualiser. Une densité qui appelle à de multiples exégèses allant bien au-delà de celle proposée ici.

Stalker - Ecrivain et Stalker

Une vaste odyssée ontologique qui fait se confronter matérialisme (Écrivain, Professeur) et croyance (Stalker). Un film d’aventure réceptacle de propos philosophiques sur la quête du bonheur par le genre humain. L’espoir peut-il habiter un monde régi par la matérialité ? En cela, le Stalker est le personnage central, il guide ses deux compagnons de route sur la piste de la Chambre, sur la voie d’un espoir à retrouver.

Au fur et à mesure de leur progression dans la Zone, les voyageurs dévoilent leur personnalité et leurs doutes. Les détours empruntés sur le terrain s’apparentent aux méandres de leur cerveau. Ainsi, à défaut d’être physiques, les dangers décrits pas le Stalker s’avèrent psychologiques. Leur âme respective modèle la Zone. L’exploration de la Zone se double de celle de leur âme et de leur inconscient, de physique le voyage devient mental. Tel un « animomètre » restant à inventer, Stalker sonde les âmes.

Stalker - Ecrivain avec couronne épines

Un poème humaniste doublé d’un voyage initiatique qui invite le spectateur à l’introspection et au questionnement de ses propres aspirations. Andreï Tarkovski médite sur la société et transcende ce qu’elle pourrait devenir. Le film adopte des teintes nostalgiques. Nombre d’illusions paraissent définitivement perdues. Le retour à un monde originel, vierge, pur apparaît désormais utopique. Il en ressort le présage d’un avenir pessimiste que le Stalker met en relief en indiquant que « Les intellectuels ne croient en rien. Leur organe de la foi s’est atrophié, la fonction n’est plus sollicitée« .

Cette perception rentre cependant en contraste avec les partitions de L’hymne à la joie et du Boléro de Ravel entendues en fin de film. De même, la dernière séquence du film reste énigmatique et son interprétation problématique. A l’image du chien noir ramené de la Zone par le Stalker, les pouvoirs magiques et surnaturels de cette Zone semblent désormais efficients hors de celle-ci.

Grammaire cinématographique

Pour certaines, les lois de la physique ne s’appliquent pas dans la Zone. Le Stalker indique à de multiples reprises que dans la Zone les dangers sont nombreux et partout mais ils demeurent invisibles.

Un climat surnaturel retranscrit avec virtuosité par le langage cinématographique propre à Andreï Tarkovski. L’imperceptible devient visible… Épurés de tout artifice, sobres, austères, les longs plans séquences se succèdent avec limpidité reflétant en cela l’élément aqueux omniprésent dans la Zone. Symbole de pureté et de source de vie, l’eau est l’élément régulièrement utilisé lors des séquences de transition.

Le cinéaste russe exploite une grande gamme de prises de vues : du plan large jusqu’au plan macroscopique. Aux plans fixes évoqués en début d’article succèdent, dans la zone frontière surveillée, des travellings nerveux jouant, avec l’aide des éléments composant le décor, à cache-cache avec les gardiens. Enfin, lors de la visite de la Zone, la caméra alternativement observatrice et subjective permet de continuellement impliquer le spectateur. Chaque séquence est magnifiée par une prodigieuse gestion de la profondeur de champ.

Stalker - Les 3 personnages près de la Chambre

A l’alternance des plans fixes et des lents travellings s’ajoute celle des zooms avant ou arrière magistralement maîtrisés et celle des angles de prise de vues. Andreï Tarkovski a également porté un soin particulier dans la composition et la variation des cadres. La minutieuse précision des cadrages repousse sans cesse à plus tard la révélation du hors-champ. L’amplitude des cadres autour des protagonistes sera, sur l’instant, fonction du degré d’enfermement physique et/ou psychologique du ou des personnages filmés. La mise en scène virtuose du cinéaste russe offre une exploitation remarquable, et dans les moindres détails, des décors naturels de la Zone. La mise en images transcende l’espace visuel, le déforme pour le rendre presque infini.

Cette modification de notre perception de l’espace vaut également pour le temps qui semble suspendu. Le long métrage évolue dans son propre espace spatio-temporel d’où émane une atmosphère étrange qui semble être celle d’une autre planète. Une atmosphère d’étrangeté véhiculée aussi par les bruitages très travaillés et la musique troublante composée par Eduard Artemiev. Deux éléments sollicités de façon de plus en plus ample dès les premières minutes du film qui s’annonce alors tant visuel que sonore.

Sans nul doute, la scène de la draisine porte cette perception à sa quintessence. Nos trois protagonistes ont pris place sur une draisine. Bien que proches, ils n’échangent ni regard ni parole. Le réalisateur les filme tour à tour sans que deux d’entre eux n’apparaissent dans le même cadre. Lancée sur les rails, le bruit lancinant émis par la draisine rappelle ceux entendus dans la première scène du film. Progressivement un thème composé par Eduard Artemiev se fait entendre, faiblement d’abord, puis graduellement plus nettement. La musique et les bruits finissent par se confondre. La musique est bruit à moins que le bruit soit musique. Nous entrons dans un autre monde, celui de la Zone…

Stalker - Professeur

Une perception renforcée par les dialogues riches et profonds, tantôt philosophiques voire métaphysiques, tantôt descriptifs. L’action du film repose entièrement sur ces explications sciemment évasives qui laissent planer un mystère prégnant autour de la Zone dont l’origine reste mystérieuse. Le spectateur-acteur peut librement laisser cours à son imagination.

Œuvre (d’une) vie

Avec Stalker, Andreï Tarkovski invite à bien plus qu’un visionnage. Au terme de ce voyage initiatique et existentialiste, le spectateur aura vécu une expérience personnelle durant laquelle sa conscience temporelle et spatiale aura été altérée.

L’ascétisme de la mise en scène sert parfaitement le caractère hautement métaphorique d’un film qui nécessite un certain investissement de son auditoire. Chacun de ses visionnages est source de nouvelles découvertes. A l’image du puits très profond découvert près de la Chambre, Stalker se révèle également insondable.

En conciliant prodigieusement surréalisme, métaphysique, philosophie, onirisme, le cinéaste russe s’est vu remettre, en 1980, le prix spécial du jury du festival de Cannes. Une récompense qui ne peut souffrir aucune contestation.

En ressortie le 8 juin 2016 en version restaurée.

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2 réflexions sur “Stalker – Œuvre originelle

  1. « un espace spatio-temporel spécifique où l’imperceptible devient visible » : belle définition du cinéma de Tarkovski que j’adore (j’ai d’ailleurs chroniqué Andreï Roublev chez moi).

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    • Merci Strum. J’adore également le cinéma de Tarkovski (au même titre que celui de Béla Tarr, Angelopoulos, Jancso, Parajanov, etc.) et Andreï Roublev est indéboulonable de mon Top 3 Tarkovski. Je l’ai revu en version restaurée lors du festival Lumière 2014 dont je suis en train de rédiger la rétrospective sur ce blog, il y aura donc une petite notule qui lui sera réservée et peut-être un article dédié plus tard. A suivre.

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