Elle – Perverses ambiguïtés

Elle - Affiche

Elle, thriller psychologique entre Buñuel et Chabrol où, sur fond d’un anticléricalisme marqué, Paul Verhoeven manie subtilement ambiguïté, amoralité, cynisme et perversité. Les sujets sensibles abordés (viol, traumatisme d’enfance, adultère, relations SM) sont traités de façon audacieuse et raffinée. Il en résulte un récit atypique et étrange sans cesse surprenant et une œuvre féministe troublante. Portée par l’excellente interprétation d’Isabelle Huppert, Elle bénéficie aussi d’une liberté de ton désormais rare dans le cinéma français.

Michèle fait partie de ces femmes que rien ne semble atteindre. À la tête d’une grande entreprise de jeux vidéo, elle gère ses affaires comme sa vie sentimentale : d’une main de fer. Sa vie bascule lorsqu’elle est agressée chez elle par un mystérieux inconnu. Inébranlable, Michèle se met à le traquer en retour. Un jeu étrange s’installe alors entre eux. Un jeu qui, à tout instant, peut dégénérer.

Inconfort scénique

Elle clôt dix ans d’absence de Paul Verhoeven de l’affiche des cinémas français (Black book était sorti en salles en 2006). Un retour très attendu que le cinéaste néerlandais effectue en langue française et avec un casting majoritairement français ! Il souhaitait initialement réaliser son long métrage aux Etats-Unis avant de se rendre compte « qu’aucune actrice américaine n’accepterait de jouer dans un film aussi amoral« . D’amoralité, il est effectivement question dans les propos et dans les comportements de la plupart des personnages campant cette fiction.

Une fiction adaptée du roman Oh… de Philippe Djian récompensé du prix Interallié 2012. La première scène d’Elle est celle du viol subit par Michèle, personnage central interprété par Isabelle Huppert. L’agression est d’abord entendue – cris, bruits d’objets brisés – puis montrée. D’abord alertés par les bruits, nous sommes ensuite témoins oculaires de l’acte sans pouvoir agir comme le chat noir de Michèle, unique observateur de la scène.

Elle - Huppert et chat

D’entrée, le réalisateur nous place ainsi dans l’inconfort. Un sentiment renforcé par l’héroïne qui réagit avec détachement et incongruité au traumatisme qu’elle vient de vivre. Dans son bain, une tache de sang apparaît qu’elle s’empresse symboliquement de dissimuler sous la mousse. Une marque physique et morale que la victime semble résolue à occulter au plus vite.

Personnification Buñuelienne

Thriller psychologique jusqu’à la découverte de l’identité du violeur, la dimension psychologique du film prendra définitivement le dessus ensuite. Comment surmonter un tel traumatisme ? Quelle attitude adopter vis-à-vis de son entourage ?

Paul Verhoeven fait adopter à son long métrage le point de vue de son héroïne. Une grande partie de l’étrangeté et du mystère du récit résulte de la personnalité de celle-ci. En jouant sans cesse entre dérision et gravité, Michèle se livre à un véritable jeu de massacres envers son entourage. Sous un anticléricalisme patent, elle cherche à retourner à son avantage la situation traumatisante vécue. Un personnage cynique, désinvolte, froid, sans cesse à la limite de l’antipathie qui n’est pas sans rappeler la perversité raffinée de ceux mis en scène par Luis Buñuel.

Elle - Huppert et Laffitte

Dans un registre plein d’ambiguïté, rompue aux exercices de Claude Chabrol, Isabelle Huppert incarne parfaitement cette femme chef d’entreprise, forte qui refuse son statut de victime. Son excellente prestation renvoie à sa performance dans La pianiste de Michael Haneke. Un lien que tisse également Paul Verhoeven en indiquant avoir refusé un plan d’ensemble sur le viol à la manière du cinéaste autrichien.

Subtile ambiguïté

Le réalisateur néerlandais pervertit la nature dominant / dominé des relations homme / femme. Adepte de l’ambiguïté cinématographique, il fait de la perversion, de la culpabilité, des remords et autres mensonges l’essence même d’Elle. Une ambiguïté constante qui permet d’effacer progressivement les repères moraux ancrés en chaque spectateur. L’emploi d’un humour au second degré, décalé et souvent à double sens participe à cette entreprise.

Elle - Huppert et Verhoeven

Dans Elle, le cinéaste délaisse son cinéma outrancier, peinture de la violence sous toutes ses formes. Certains évoqueront un film tout en retenue. Pour notre part, nous voyons une subtilité de traitement au service d’une narration audacieuse, atypique et toujours en équilibre entre dits et non-dits. Par l’absence de jugement et de dénonciation, par l’accumulation de détours, le récit demeure imprévisible et prend régulièrement le spectateur à contre-pied.

Un tel choix prête le flanc à la critique et à de mauvaises interprétations. Nous avons ainsi lu que Elle était « une apologie du viol comme on en a rarement vue« , « un film qui légitime la culture du viol » (source). Nous ne partageons pas les conclusions de cette « analyse ». Elle est notoirement biaisée car elle fait abstraction du traumatisme subit par Michèle quand elle était enfant. Évoqué explicitement à plusieurs reprises durant le récit, il explique, et peut-être justifie, l’attitude de la victime.

Film féministe ?

Les sujets abordés, allant du traumatisme vécu durant l’enfance au viol et en passant par les relations adultérines et/ou sado-masochistes, ont pour point commun un traitement cinématographique difficile. Paul Verhoeven a opté pour une approche insolite qui surprendra sans nul doute et, potentiellement, choquera certains spectateurs.

Elle - Huppert

Outre l’excellente interprétation d’Isabelle Huppert dans un rôle complexe et risqué, cette audace narrative atypique participe à nos yeux pleinement à l’attrait d’Elle. Une liberté de ton devenue si rare dans le cinéma français que nous ne pouvons absolument pas bouder notre plaisir.

Enfin, si la chaudière de Patrick (Laurent Laffitte) est à « combustion inversée« , Elle est à combustion lente. Troublant par son amoralité et sa perversité, ce long métrage requiert un certain temps pour arriver à maturité dans l’esprit du spectateur. Aujourd’hui critiquée par certaines associations féministes, Elle sera dans quelques années reconnue pour ce qu’elle est… une œuvre féministe !

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4 réflexions sur “Elle – Perverses ambiguïtés

  1. Une oeuvre féministe, je ne sais pas si j’irais jusqu’à accoler cette étiquette. L’ambiguité fondamentale du film (qui marche sur une corde raide) est pour moi ce qui fait sa force, mais aussi sans doute ses limites au sens où Verhoeven prend certaines libertés avec la vérité humaine du personne de Huppert pour construire son scénario fondé sur un déni originel (je développe chez moi). Tout à fait d’accord en tout cas pour dire que les audaces et l’ambition du film ressortent d’autant mieux si on le compare au cinéma français d’aujourd’hui.

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    • Effectivement, Verhoeven se facilite la tâche en prenant quelques libertés avec la vérité humaine du personnage principal comme tu l’indiques. Bien vu. Je vais aller lire ta critique.
      Je maintiens que j’ai interprété Elle comme une œuvre féministe… qui se cache. J’ai laissé mûrir le film dans ma tête avant de rédiger mon avis et c’est en deuxième lecture que cet aspect féministe m’est apparu. Mais cela reste une interprétation toute personnelle.

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  2. Le féminisme de Paul Verhoeven est souvent sujet à débat, personnellement je n’ai pas du tout adhéré au film et j’ai d’ailleurs été assez choquée, dégoûtée plutôt. J’ai trouvé le féminisme bien plus prononcé dans Starship Troopers par exemple. Mais la vision qu’a le cinéaste de la femme en général me révolte, tout comme la vision de Woody Allen par exemple.

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    • La filmographie de Verhoeven prête le flanc à de nombreuses discussions. Je n’ai pas vu Starship troopers et si je fais de Elle un film féministe (en 2nde lecture), je ne fais pas de Verhoeven un cinéaste féministe, loin de là. Mon avis (masculin) sur le côté féministe de Elle est motivé par la force de caractère du personnage joué par I. Huppert et par la galerie composée de personnages masculins tournés au ridicule.
      Merci en tout cas pour avoir exprimé votre avis tout à fait défendable et que je comprends pleinement.

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