The strangers – Revue de genres

The strangers - Kwak Do-Won et Chun Woo-hee

Après deux thrillers urbains, The chaser (2008) et The murderer (2011), Hong-jin Na livre un thriller rural mais pas seulement. En référence avouée à L’exorciste et Rosemary’s baby, The strangers est un excellent film de genre, de plusieurs genres – thriller noir, horreur, épouvante, gore, zombies… – sur fond de drames sociologiques et d’humour noir. Hong-jin Na confirme son sens inné du cadre et du rythme dans un film ambitieux méticuleusement pensé et magistralement réalisé. Sa mise en scène demeure très maîtrisée, fluide et d’une redoutable précision. Pour In Ciné Veritas, nul doute possible, The strangers sera un des sommets cinématographiques de l’année 2016.

La vie d’un village coréen est bouleversée par une série de meurtres, aussi sauvages qu’inexpliqués, qui frappe au hasard la petite communauté rurale. La présence, récente, d’un vieil étranger qui vit en ermite dans les bois attise rumeurs et superstitions. Face à l’incompétence de la police pour trouver l’assassin ou une explication sensée, certains villageois demandent l’aide d’un chaman. Pour Jong-gu aussi, un policier dont la famille est directement menacée, il est de plus en plus évident que ces crimes ont un fondement surnaturel…

Une veine connue

Après les deux thrillers urbains qu’avaient été The chaser (2008) puis The murderer (2011), Hong-jin Na livre un nouveau thriller dont l’action se déroule cette fois-ci dans la campagne coréenne. Cinq ans séparent donc les deux derniers longs métrages du cinéaste. Hong-jin Na a entièrement consacré cette longue absence à la préparation et à la réalisation de The strangers : deux ans et demi d’écriture du scénario suivis de longs repérages, puis six mois de tournage et un an de postproduction. Nous connaissions le côté méticuleux du réalisateur, son travail d’écriture et de réalisation est conséquent et le produit final livré s’en ressent, la qualité de celui-ci est excellente.

The strangers - Kwak Do-Won et Han Chul

Dans The strangers, la pluie incessante et le cadre rural de Goksung (titre original du film), petit village de montagne, ne sont pas sans nous rappeler le très recommandable Memories of murder réalisé en 2003 par Joon-ho Bong, autre cinéaste coréen. Ce sentiment est renforcé par le fait que l’intrigue s’articule autour d’un personnage principal incarnant un policier incompétent et peureux. Un antihéros parfait dont le rôle est confié ici à l’excellent Do-Won Kwak. Mais cette veine thriller et cette filiation avec Memories of murder ne valent que pour le début de The strangers.

Au-delà du thriller

Ainsi, contrairement à ses deux précédents films très ancrés dans la réalité, Hong-jin Na repousse les limites de son cinéma pourtant déjà convaincant… Prenant pour prétexte une série d’atroces meurtres rituels dont il faut retrouver le(s) coupable(s), The strangers déborde rapidement les limites du thriller et se mue successivement en film surnaturel horrifique, d’épouvante gore et de zombies, chasses à l’homme et séances de chamanisme comprises. Savamment relevé au drame sociologique, le menu est donc varié, copieux et… parfaitement digeste malgré sa durée hors normes de plus de deux heures et demi ! Un festin gargantuesque excellemment rythmé et durant lequel l’intensité est maintenue de bout en bout par un subtil crescendo dramatique. C’est dans cette montée de l’horreur et des atrocités que se perdront progressivement les touches d’humour noir qui parsèment plus particulièrement la première moitié du film.

The strangers - Chun Woo-hee

Le réalisateur jongle habilement avec les genres et des codes associés. Il déclare s’être inspiré principalement de deux monuments du cinéma mondial : L’exorciste de William Friedkin et Rosemary’s baby de Roman Polanski. Le mélange de tonalités et d’ambiances obtenu est servi avec brio sous couvert d’une mise en scène très maîtrisée, fluide et précise. Le travail scénique réalisé trouve son apogée dans une longue scène de transe chamanique dont les images et les sons sont orchestrés par un montage précis et proche de la perfection. Nous tenons là assurément la cérémonie chamanique de l’année.

Dédale horrifique et sociologique

L’énigme est complexe et d’une noirceur extrême. Les pistes sont nombreuses et forment un dédale psyché relevant d’une certaine étrangeté, elle-même renforcée par une narration volontiers manipulatrice. L’une de ces pistes mène à la forêt voisine où un Japonais vit seul avec son molosse à l’écart des autochtones. Coupable idéal, simple bouc émissaire ? Toujours est-il qu’en focalisant toutes les rumeurs, il incarne le Mal à exorciser et est le reflet également d’un certain racisme coréen. Outre la xénophobie, le réalisateur égratigne une police locale affublée d’une incompétence certaine et questionne la religion et ses prétendus pouvoirs. Entre athéisme, protestantisme et chamanisme, les croyances et les superstitions ne sont jamais très loin. Elles seront poussées jusqu’à la paranoïa vers les sommets du cinéma horrifique.

The strangers - Kwak Do-Won

Œuvre méticuleusement pensée et magistralement réalisée, The strangers confirme tout le bien que nous pensons de Hong-jin Na. Le cinéaste coréen, diablement et indéniablement talentueux, confirme une fois de plus son sens inné du cadre et du rythme. En signant cette œuvre somme qui sera l’un des sommets cinématographiques de 2016, il cumule les genres pour le plus grand plaisir des amateurs de cinéma ambitieux.

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4 réflexions sur “The strangers – Revue de genres

  1. Comme je l’écris chez moi, je reconnais les grandes qualités formelles de ce film riche en courants du genre de l’horreur (plutôt qu’en mélange de genres), mais avec un côté malin (certes en accord avec le sujet…) qui se révèle dans un final à triple twists et enlève au film une partie de son pouvoir d’évocation (je suis un peu rétif aux films à twists qui essaient de duper le spectateur).

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    • Je comprends ton argument Strum. Pour ma part cet aspect ne m’a pas dérangé car il participe à faire perdre pied aux spectateurs et le placer ainsi au niveau du personnage principal à savoir incrédule face aux évènements. En début de film, les cauchemars du personnage principal soigneusement fondus dans la fiction participent à ce mécanisme. Qu’est-ce qui relève du cauchemar ? Qu’est-ce qui relève de la fiction ?

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  2. Na nous emmène en effet à la croisée des genres dans un film remarquable et extrêmement bien tenu malgré sa durée importante. Il me semble qu’il franchit même un pallier en se détachant du thriller pur qui caractérisait ses deux premiers films pour insuffler une dose de fantastique, tout en travaillant des motifs récurrents : le chaos des institutions, les terrains pentus, la pluie, la religion en arrière-plan, la permanence du Mal. A ce titre, Na me semble plus Friedkinien que Polanskien (si je puis dire). En tous les cas, il trouvera en effet à coup sûr sa place sur les sommets des sorties de cette année.

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    • En phase avec toi princecranoir. Pour ma part, je pense qu’un palier est franchi au moins sur la partie ambition du film qui visite avec succès plusieurs genres. Le deuxième semestre semble plus chargé en films d’auteur que ne l’a été le premier semestre. J’attends beaucoup de certains films dont la sortie est programmée d’ici la fin de l’année mais je crois pas trop m’avancer en indiquant que The strangers fera partie de mon top 10 annuel.

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