Sieranevada – À table !

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Avec Sieranevada, Cristi Puiu se livre à bel exercice de mise scène. Sous l’objectif discret d’une caméra observatrice, le quasi huis clos choral filmé en longs plans séquences radiographie tant la société roumaine confrontée à ses démons du passé que notre société aux prises avec ses démons du présent. L’irréprochable direction d’acteurs, la qualité du casting alliée à celle de l’écriture des personnages contribuent au réalisme de ce récit d’inspiration autobiographique.

Quelque part à Bucarest, trois jours après l’attentat contre Charlie Hebdo et quarante jours après la mort de son père, Lary – 40 ans, docteur en médecine – va passer son samedi au sein de la famille réunie à l’occasion de la commémoration du défunt. L’évènement, pourtant, ne se déroule pas comme prévu. Les débats sont vifs, les avis divergent. Forcé à affronter ses peurs et son passé et contraint de reconsidérer la place qu’il occupe à l’intérieur de la famille, Lary sera conduit à dire sa part de vérité.

Mise en bouche

Cristi Puiu introduit Sieranevada par un long plan séquence filmé par une caméra immobile qui se contente de suivre les protagonistes en pivotant. La scène se déroule dans un quartier sans charme et en travaux, la circulation et y est difficile et les places de parking comptées. Placée sur le trottoir qui fait face aux personnages, la caméra se montre discrète. La séquence prend ainsi les apparences d’une scène de rue réalisée à l’insu des personnages qui composent son cadre, elle semble ne pas être jouée, certains échanges verbaux ne sont pas entendus. La scène d’introduction prend fin avec l’apparition du générique du film, caractères blanc sur fond noir que seule la musique d’accompagnement vient agrémenter.

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Un générique austère, une scène d’introduction épurée à l’extrême, nul doute, le dernier long métrage de Cristi Puiu s’annonce anti-spectaculaire. Cette première impression ne sera pas démentie par la suite du film.

Mise en pièces

Sieranevada se décline en quasi huisclos dans un petit appartement de Bucarest, également sans charme et où le temps semble s’être figé. La cuisine, la salle à manger, la chambre et le bureau sont autant de scènes architecturées autour d’un hall d’entrée, lieu de passage où les protagonistes se croiseront ou chercheront à s’éviter. Cinq pièces séparées les unes des autres par des portes qui seront sans cesse refermées et confèrent au film les apparences d’une pièce de théâtre en plusieurs actes. La représentation théâtrale qui se déroule sous nos yeux relève de la comédie humaine.

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Comme dans la scène d’ouverture décrite en début d’article et malgré l’exiguïté des lieux, la caméra parvient à se faire oublier (absence de regards caméra, de zoom, etc.). C’est une véritable prouesse de mise en scène que réussit Cristi Puiu qui, malgré le peu d’angles de vue possibles, parvient à varier sa gestion des lieux et des espaces. Enfin, dans cette commémoration du décès du patriarche de la famille, tout est filmé à hauteur de regard, la caméra n’est autre que le regard spectral du défunt. Il découle de ce procédé un puissant réalisme renforcé par les longs plans séquences qui donnent l’impression que le film a été tourné en temps réel. Avec cette réalisation naturaliste refusant tout effet spécial, le spectateur est ainsi immergé dans un microcosme familial où le réalisateur à troqué la longueur d’un repas familial par celle de l’attente de ce repas par les convives. Une attente de près de trois heures.

Mise au clair

Dans cet espace exigu, prennent place de multiples personnages sans que nous puissions réellement identifier un protagoniste principal au sens premier du terme. Si Lary (Mimi Branescu) semble détenir un rôle central, ce n’est uniquement dû qu’au rôle de médiateur qu’il doit endosser. Un film choral donc où tous les personnages sont secondaires mais où chacun deviendra, tour à tour, personnage principal par le biais d’une écriture sans économie. Seul le couple Popescu est laissé en jachère, probablement victime des coupes du montage final.

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La qualité d’écriture des personnages se voit parfaitement restituée par l’interprétation des acteurs qui ont su profiter des marges de manœuvre octroyées par Cristi Puiu. Cette liberté accordée au casting par une irréprochable direction d’acteurs contrebalance la gravité des sujets abordés. Entre un cousin adepte des thèses de complot véhiculées sur Internet, un professeur de mathématiques très cartésien, une épouse catastrophiste, un frère tenu au devoir de réserve mais politisé, une maman religieusement et politiquement correcte, une voisine communiste, une nièce royaliste, un oncle volage, un Pope tardant à arriver, une Croate junkie et des automobilistes irascibles, le rôle de médiateur de Lary est un emploi à plein temps.

Mise en perspective

Le récit d’inspiration autobiographique de Sieranevada mêle donc histoires publiques (attentats, politique, situation au Proche Orient) et histoires privées (religion, racisme, adultère et autres secrets de famille). Il fait la part belle à la confrontation d’idées, d’opinions et de caractères. Empruntant un peu aux vaudevilles, il use habilement d’un humour pince-sans-rire salvateur pour dérouler un enchaînement rocambolesque d’évènements perturbateurs dont l’attente de l’arrivée du Pope n’est que le premier maillon.

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Film d’auteur, ce quatrième long métrage de Cristi Puiu n’est pas uniquement un bel exercice de mise scène, au demeurant très réussi. Par le prisme Sieranevada, le cinéaste roumain autopsie également une société roumaine en chantier perpétuel, toujours confrontée à ses démons du passé. Par extension, ce portait est aussi celui de notre société contemporaine confrontée, elle, à ses démons du présent, une violence dont la médiatisation est hors de contrôle, une jeune génération sans repère dont nous cachons les membres les moins présentables…

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