Nocturama – Fatalement vôtre

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Là où nous attendions un film sur le terrorisme, Bertrand Bonello livre une œuvre politique dénuée de tout manichéisme ou stigmatisation. Nocturama se décline en un parcours de jeunes terroristes suivi d’un nocturama en huis clos anxiogène avant un épilogue désespéré exécuté sans sommation. A l’image du finale du film, la mise en scène de Bertrand Bonello est d’une précision chirurgicale et fait se succéder les plans séquences dans une fluidité devenue rare dans le cinéma français. Nocturama n’est pas un film manifeste mais un film de genre ambitieux et déjà majeur.

Paris, un matin. Une poignée de jeunes, de milieux différents. Chacun de leur côté, ils entament un ballet étrange dans les dédales du métro et les rues de la capitale. Ils semblent suivre un plan. Leurs gestes sont précis, presque dangereux. Ils convergent vers un même point, un Grand Magasin, au moment où il ferme ses portes. La nuit commence.

Le récit débute à 14h07 précise. Un récit qui n’en est pas un au sens premier du terme. Sans commentaire, sans dialogue, la caméra suit de jeunes gens pris isolément ou par petits groupes. Des regards complices, des gestes précis, les intentions non dévoilées semblent avoir été programmées de longue date. Dans la fourmilière que constituent le métro parisien et les rues de la capitale, chaque protagoniste s’affaire à ses tâches comme une fourmi ouvrière. A ce stade, l’identification de la fourmi reine reste infructueuse.

Entre rames de métro et rues passantes, l’introduction de Nocturama vaut pour modèle de découpage et de montage. Sans qu’un seul mot ne soit prononcé, les pièces d’un vaste puzzle sont progressivement rapprochées les unes des autres dans l’espace et dans le temps par de judicieux flashbacks.

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En 2001, dans Le pornographe, Bertrand Bonello faisait distribuer par ses jeunes héros des tracts affirmant que « Devant le manque de propositions [du gouvernement], il faut créer une vraie menace. Créer un groupe d’intervention ». Quinze ans plus tard, le groupe d’intervention est constitué et représentatif de la jeunesse francilienne : diversité de genres, de niveaux d’étude, de classes sociales et d’origines. Avec un tel casting où tous les personnages sont traités avec une égale importance, le réalisateur-scénariste ne peut être accusé de stigmatisation ou de manichéisme. Mais le revers de la médaille fait apparaître un groupe de jeunes  dont l’aspect fabriqué émousse la crédibilité. Il est difficile en effet de croire que tous ces jeunes gens soient animés par les mêmes motivations. Une difficulté que Bertrand Bonello éludera par le non approfondissement des intentions de chacun de ses personnages qui, par voie de conséquence, deviennent malgré eux interchangeables.

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A 19h15, la première partie du film prend fin sur une quadruple déflagration frappant  des symboles du pouvoir financier et politique. Un acte qui, fatalement, « devait arriver ». Suivant leur plan diabolique, les jeunes révoltés se retranchent pour la nuit dans un grand magasin de luxe. Cet emblème d’une consommation outrancière sera leur refuge fortuit, leur nocturama.

Ainsi, à l’action et au parcours diurne en extérieur qui ont caractérisé la première moitié de Nocturama succède une déambulation nocturne en intérieur, une nuit blanche entre action dissoute et éveil. Confrontés à leur désarroi, les protagonistes sont contraints à l’inaction et à l’immobilité. En cela, ils se confondent avec leurs doubles vus sous les « traits » de mannequins de vitrine, symboles probables de leur déshumanisation rampante. Ce nocturama en huis clos devient une vitrine, ni plus ni moins qu’un miroir aux alouettes dans lequel se reflètent leur naïveté et leurs douces utopies.

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L’introduction mutique de Nocturama évoquée en début d’article aura pour écho un finale tout aussi avare en dialogues. Rythmé par le thème de Amicalement vôtre, exécuté sans sommation et de sang-froid, l’épilogue du film parvient à instaurer une tension extrême grâce à un montage au cordeau des images et des sons. Certaines scènes filmées sous plusieurs angles et subtilement agencées ajoutent à la démonstration funeste d’un épilogue anxiogène et désespéré.

Après L’apollonide (2011) et Saint Laurent (2014), Bertrand Bonello fait, une nouvelle fois, preuve d’un sens aigu de la mise en scène. De beaux mouvements de caméra exécutés au steadycam jalonnent Nocturama. Sur plus de deux heures, les plans séquences se succèdent avec une fluidité remarquable drapés dans un esthétisme parfois démonstratif (split-screen).

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Alors que nous attendions un film sur le terrorisme, Bertrand Bonello livre une œuvre politique qui traite du mal être d’une jeunesse qui, face au capitalisme qu’elle rejette, recours à la violence et au terrorisme. Volontairement non explicatif, Nocturama n’est pas un film manifeste. Un certain mystère est entretenu dans le récit et les actes relatés ne sont ni justifiés, ni dénoncés.

Avec Nocturama, Bertrand Bonello livre sans aucun doute son long métrage le plus ambitieux sur le fond comme sur la forme. Ce film d’auteur, vaste expérimentation formelle, lorgne avec insistance sur le film de genre. Dans le paysage cinématographique français, Nocturama détonne autant qu’il nous étonne.

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