Juste la fin du monde – Plus jamais la famille

juste-la-fin-du-monde-gaspard-ulliel-et-nathalie-baye

Avec Juste la fin du monde, Xavier Dolan adapte au cinéma la pièce de théâtre éponyme de Jean-Luc Lagarce. Un exercice que le réalisateur canadien avait déjà pratiqué en 2013 avec Tom à la ferme. Cette mise en abyme d’une représentation théâtrale par un dispositif minimaliste met en scène des personnages attachants malgré leurs tempéraments excessifs.

Décliné en un huis clos asphyxiant aux couleurs ternes, le psychodrame mis en images est aussi âpre que clivant. Entre incommunicabilité et incompréhensions, c’est l’agonie d’un dialogue familial qui est disséquée. Intelligemment, Xavier Dolan contrebalance la prédominance des dialogues par les non-dits et le langage des regards. Cette forme nous rappelle quelques pièces maîtresses de John Cassavetes.

Après douze ans d’absence, un écrivain retourne dans son village natal pour annoncer à sa famille sa mort prochaine. Ce sont les retrouvailles avec le cercle familial où l’on se dit l’amour que l’on se porte à travers les éternelles querelles, et où l’on dit malgré nous les rancœurs qui parlent au nom du doute et de la solitude.

Après Tom à la ferme en 2013, Xavier Dolan adapte au cinéma une seconde pièce de théâtre. Écrit en 1990 par Jean-Luc Lagarce qui décéda cinq ans plus tard du sida, Juste la fin du monde est un récit autobiographique qui relate le retour dans sa famille, après douze ans d’absence, d’un fils devenu auteur de théâtre à succès.

juste-la-fin-du-monde-repas-familial

Le film a divisé les critiques. Il ne fera pas non plus l’unanimité côté public y compris parmi les plus fervents fans du cinéaste canadien. Dans un dispositif minimaliste et anti-spectaculaire, prend place une famille banale composée de personnages pour la plupart désagréables autour desquels va se nouer un psychodrame âpre. Le film cumule ainsi des caractéristiques qui font de lui le candidat quasi idéal au rejet si le spectateur ne s’approprie pas un de ses cinq personnages.

En tant que protagoniste central, Louis (Gaspard Ulliel remarquable dans un rôle effacé) semble être à privilégier. C’est d’ailleurs le message que fait passer Xavier Dolan en concentrant l’introduction du film autour de Louis uniquement. Pièce de théâtre oblige, les dialogues (et soliloques) sont nombreux, les non-dits également… La communication passe aussi (et surtout ?) par les regards. Là encore, la deuxième scène du film, l’une des rares en extérieur, est explicite et n’est pas sans nous rappeler la sublime scène d’introduction de Laurence Anyways. Film au propos et à l’esthétique sombres, Juste la fin du monde contient quelques trouées colorées et un travail conséquent effectué sur les regards, qui le font aussi lorgner avec insistance vers Laurence Anyways.

juste-la-fin-du-monde-nathalie-baye

Dans une tragédie où se mêlent incommunicabilité et incompréhensions, le retour de Louis, enfant prodigue admiré et jalousé, est motivé par sa mort prochaine qu’il souhaite annoncer à sa famille. Mais après douze ans d’absence, il est devenu l’étrange(r) du foyer familial. Au crépuscule de sa vie, Louis voit sa quête de souvenirs d’un passé regretté criblée par les rancœurs de son entourage. Il est confronté tour à tour à son frère aîné Antoine (Vincent Castel obtus et brutal jusqu’à l’excès), sa sœur benjamine Suzanne (Léa Seydoux) qu’il ne connaît pas tout comme sa belle-sœur Catherine (Marion Cotillard tout en balbutiements, touchante) et sa mère (Nathalie Baye) accrochée à des « dimanches en famille » révolus.

Autant d’individus « entiers » souvent égoïstes et déplaisants, parfois jusqu’à l’hystérie mais dont la vulnérabilité et la banale simplicité rendent attachants. Des personnages que certains jugeront caricaturaux mais qui sont plus fins qu’ils n’apparaissent. Une famille dysfonctionnelle que Louis, doué pour l’écriture mais pas pour la parole (ses « réponses à trois mots » lui sont reprochées par sa mère), doit affronter dans un crescendo dramatique.

juste-la-fin-du-monde-marion-cotillard

Ces fragiles liens familiaux  sont surlignés par les choix opérés par Xavier Dolan dans sa mise en scène. Juste la fin du monde est un huis clos aux couleurs ternes. Composé principalement de gros plans, le long métrage échappe ainsi à l’écueil du théâtre filmé. Tous les protagonistes se voient donc placés dans des cadres aussi asphyxiants que la canicule ambiante qui vient surchauffer l’atmosphère et des esprits déjà bouillants. La mise en scène adhère parfaitement au microclimat familial relaté mais nous pouvons regrette qu’elle ne soit pas servie par la bande originale. Dans ses précédents films, Xavier Dolan avait fait des choix opportuns de musiques et chansons qui, là encore, rentraient en osmose avec les images. Dans Juste la fin du monde, la bande originale accompagne le récit mais n’y participe que trop rarement. Dommage, le cinéma de Xavier Dolan perd là l’un de ses attraits.

Juste la fin du monde peut être perçu comme la mise en abyme d’une représentation théâtrale. Chaque scène confrontant Louis à un membre de sa famille est un acte théâtral : en ne menant pas les débats, Louis est spectateur de la représentation théâtrale de son vis-à-vis. A nos yeux, le plus éclatant acte de cette mise en abyme est celui qui oppose Louis à sa mère. L’acte prendra fin sur une réplique de la marâtre qui aussitôt conseille à son fils de la conserver pour l’écriture de sa prochaine pièce de théâtre…

juste-la-fin-du-monde-lea-seydoux

Dans l’adaptation au cinéma d’une pièce de théâtre, les dialogues, matière première du récit, prédominent sur tout le reste. Dans cette agonie cacophonique du dialogue familial, Xavier Dolan contrebalance la prédominance des dialogues par, d’une part, les non-dits et, d’autre part, les regards. Juste la fin du monde est ainsi fait d’un séduisant alliage obtenu par le juste dosage de ces trois composants. En cela, il n’est pas sans nous rappeler, l’improvisation des acteurs en moins, quelques pièces maîtresses de l’œuvre de John Cassavetes. Une ressemblance qui à elle seule justifie le grand prix du jury obtenu lors du dernier festival de Cannes.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s