Mademoiselle – Thriller saphique à tiroirs

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Dans son premier film d’époque, Chan-wook Park mêle avec virtuosité les cultures coréenne et japonaise pour jouer des dualités Corée-Japon et homme-femme. L’histoire en chausse-trappe de Mademoiselle est découpée en trois chapitres à la cruauté allant crescendo pour autant de protagonistes principaux et de points de vue. Des qualités formelles de Mademoiselle résultent un sublime écrin, réceptacle parfait d’un récit d’émancipation saphique empruntant aux codes de l’érotisme, du fétichisme et du thriller sur fond de conte sadien.

Corée. Années 30, pendant la colonisation japonaise. Une jeune femme (Sookee) est engagée comme servante d’une riche japonaise (Hideko), vivant recluse dans un immense manoir sous la coupe d’un oncle tyrannique. Mais Sookee a un secret. Avec l’aide d’un escroc se faisant passer pour un comte japonais, ils ont d’autres plans pour Hideko…

Après une incursion dans le cinéma hollywoodien, Chan-wook Park revient dans sa Corée natale. Au lisse et peu convaincant Stoker (2012) succède ainsi le séduisant Mademoiselle (2016). Le cinéaste sud-coréen adapte ici Fingersmith (Du bout des doigts) roman de Sarah Waters paru en 2002. Une adaptation libre puisque la version cinématographique troque le Londres des années 1860 par la Corée des années 1930 alors province japonaise.

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Le déplacement de l’action de l’Angleterre victorienne en terres coréennes participe à l’intrigue. Coauteurs du scénario, Chan-wook Park et Seo-kyung Chung mêlent aux dialogues en coréen, sous-titrés en blanc, des échanges en japonais dont la traduction en français s’inscrit en caractères de couleur jaune. L’emploi de deux couleurs distinctes pour deux langages différents ne relève pas de la facétie. Pour les protagonistes bilingues, l’emploi d’une langue plutôt qu’une autre ne sera jamais le fait du hasard… La version française de Mademoiselle est à proscrire sous peine de perdre une partie de l’intrigue du film !

Manipulations, érotisme et fétichisme

L’histoire racontée tourne autour de Sookee (Tae-ri Kim) jeune servante coréenne de Mademoiselle Hideko (Min-hee Kim), riche japonaise dont l’héritage est convoité par un Comte (Jung-woo Ha). A chacun de ces trois personnages principaux correspond un chapitre du film pour autant de points de vue. Le deuxième chapitre est principalement un flashback du premier et se termine sur le même évènement que celui-ci. A la manière de Sang-soo Hong dans Un jour avec, un jour sans (film dans lequel nous retrouvons l’actrice Minh-hee Kim au casting), le deuxième chapitre semble rejouer le premier épisode qui avait été volontairement amputé de moments clés sur la table de montage. La fin de la deuxième partie marque ainsi quelques redondances avant que le récit ne reparte dans l’ultime chapitre, épilogue de ses deux prédécesseurs. A l’innocence qui prévaut dans la première partie succèdera un deuxième épisode plus malsain avant que l’épilogue ne fasse sienne l’inscription « la douleur est une parure ».

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Le récit est jalonné de chausse-trappes et constitue un patient triple jeu. Les protagonistes, manipulateurs et manipulés, en s’épiant louvoient dans un scénario lui-même manipulateur. Ce procédé narratif, qui ici apparaît un peu artificiel, est devenu commun aux réalisateurs coréens. Outre Sang-soo Hong cité plus haut, Hong-jin Na a également usé de ce mode narratif cumulant fausses pistes et intrigue découpée façon puzzle dans The strangers.

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Outre la dualité Corée-Japon, Chan-wook Park s’appuie également sur la dualité homme-femme pour traiter ses thèmes, celui opposant dominés et dominants et celui de l’émancipation féminine dans une société patriarcale sur fond d’amour saphique. Si la douceur et la sensualité se conjuguent au féminin dans Mademoiselle, la brutalité et la cruauté sont des attributs masculins. Les deux genres partagent cependant un certain sadisme physique ou psychologique dans ce thriller hyperréaliste aux atours de conte sadien. Un thriller teinté également d’érotisme et de fétichisme qui ne verse jamais dans le mauvais goût.

Réalisme au service de faux-semblants

Dans ce qui représente son premier film d’époque, Chan-wook Park capte parfaitement sous l’objectif de sa caméra les textures des costumes produits par Sang-gyeong Jo. La même qualité de prise de vues est appliquée aux luxuriants décors extérieurs et aux décors intérieurs reconstitués avec précision par Seong-hie Ryu qui mêle symboles coréens et japonais. La parfaite gestion de la profondeur de champ octroie à la belle photographie signée Chung-hoon Chung un supplément d’intensité. Les qualités techniques au bel écrin ainsi constitué se voient surlignées par une mise en scène virtuose d’une précision diabolique agrémentée de cadres extrêmement composés. Les mouvements de caméra sont nombreux et les plus amples d’entre eux sont rarement rectilignes. Ils sont le reflet d’une gestion subtile des espaces et relèvent d’une maîtrise formelle hors du commun.

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Un mystère demeure cependant. Mademoiselle faisait partie de la compétition officielle du festival de Cannes 2016. Seul le prix Vulcain de l’artiste-technicien échut à Seong-hie Ryu « pour sa direction artistique, d’une grande inspiration ». Chan-wook Park ne récolta aucun prix de la compétition officielle alors que celui de la mise en scène semblait lui être promis. Ce prix récompensa finalement Cristian Mungiu pour Baccalauréat et Olivier Assayas pour Personal shopper

Nota bene : la durée de la version distribuée en France est de près de deux heures et demi (144 minutes). Une version étendue à 167 minutes existe mais ne semble n’avoir été exploitée qu’en Corée du sud.

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2 réflexions sur “Mademoiselle – Thriller saphique à tiroirs

    • Pour ma part, je n’ai pas trouvé le récit hermétique. Par contre, Chan-wook Park joue clairement sur la fibre manipulatrice de sa narration. C’est là une caractéristique qui peut être source de « blocage » pour une partie du public.

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