Neruda – Insolite polar picaresque

Pablo Larraín déroule de façon insolite, entre faits réels et fictifs, la chronique picaresque d’une fuite soigneusement mise en scène. Se refusant au biopic académique, Neruda, d’abord film policier puis western existentiel, tire le portrait peu complaisant de son personnage-titre devenu clandestin dans sa patrie natale. Sur l’errance physique du sénateur-poète chilien viendra sans tarder se refléter l’errance mentale du spectateur.

1948, la Guerre Froide s’est propagée jusqu’au Chili. Au Congrès, le sénateur Pablo Neruda critique ouvertement le gouvernement. Le président Videla demande alors sa destitution et confie au redoutable inspecteur Óscar Peluchonneau le soin de procéder à l’arrestation du poète.

Neruda et son épouse, la peintre Delia del Carril, échouent à quitter le pays et sont alors dans l’obligation de se cacher. Il joue avec l’inspecteur, laisse volontairement des indices pour rendre cette traque encore plus dangereuse et plus intime. Dans ce jeu du chat et de la souris, Neruda voit l’occasion de se réinventer et de devenir à la fois un symbole pour la liberté et une légende littéraire.

N.B. : les zones de couleur bleue révèlent une partie de la trame du scénario

Avec El club, Pablo Larraín livrait en 2015 son premier long métrage traitant d’un sujet contemporain. Ce virage amorcé n’est pas confirmé par son nouvel opus. Avec Neruda, le cinéaste chilien renoue avec la veine originelle de sa filmographie, l’histoire politique de son pays à travers des figures notables comme Augusto Pinochet (Tony Manero en 2008, No en 2013) ou Salvatore Allende (Santiago 73, post mortem, 2010).

Ni hagiographie, ni biopic

Contrairement à ce que son titre pouvait laisser penser, Neruda n’est pas un biopic sur Pablo Neruda. Ainsi, l’action démarre en janvier 1948 et ne s’étendra que sur quelques semaines. Nous excluons ici l’épilogue du film tourné en France quand, en 1949, Pablo Neruda avait réussi à rejoindre l’Europe. La guerre froide naissante et le maccarthysme de « l’empire du nord » font de l’iconique poète et sénateur communiste une cible locale privilégiée. Le futur auteur du Chant général est alors contraint à prendre la fuite à travers son Chili natal.

Luis Gnecco prête ses traits assez ressemblants à un Pablo Neruda incarné avec conviction alors que l’actrice Mercedes Morán endosse le rôle touchant de l’épouse du sénateur-poète. A leurs trousses, la police chilienne est menée par l’inspecteur Óscar Peluchonneau campé par Gael García Bernal. Après son rôle de publicitaire dans No, l’acteur mexicain signe ici sa deuxième collaboration avec Pablo Larraín. Il hérite d’un rôle finalement très voisin de celui tenu dans Eva ne dort pas (2015, Pablo Agüero).

Fantasmes et réalités

Par le prisme de sa caméra, Pablo Larraín trace le portrait sans complaisance de son duo masculin central. En partie fantasmé, Pablo Neruda y apparaît sous les traits d’un histrion égoïste et jouisseur. Pour assurer sa fuite, il se fond dans les décors ou parmi les personnages et multiplie les déguisements. Nous le quittons ainsi habillé en prêtre pour le retrouver dans la scène suivante, nu comme un ver et entouré de prostituées… Plus symbolique encore, le « porte-parole du peuple » chilien alors habillé en riche touriste se voit accosté par une jeune fille pauvre lui demandant un peu d’argent, en vain ! En mettant en scène sa propre fuite, le poète la travestit en spectacle ironique et burlesque.

Il prend aussi soin de laisser derrière lui des polars balisant sa trajectoire et destinés à son poursuivant. Car, tout en voulant échapper à l’inspecteur Peluchonneau, il souhaite sentir proche de lui ce « fantôme en uniforme ». Pour sa part, le taciturne et cafardeux officier de police cherche à se persuader qu’il n’est ni « un rôle secondaire » ni un « personnage de fiction ». Mais ses rares scènes dialoguées et sa voix off très présente tendent à indiquer le contraire. Ne serait-il pas l’ébauche fantasmée du personnage qu’il traque et qu’il narre ?

Cubisme

Le débit de la voix off de Gael García Bernal, le rythme des dialogues et le travail de montage effectué sur la narration ne sont pas étrangers à l’aspect distanciant du film. Ainsi, de nombreux dialogues sont éparpillés sur plusieurs scènes successives formant autant de boucles narratives se refermant sur elles-mêmes. Cette mosaïque narrative imprime une dynamique singulière au récit. Neruda, ainsi fait de petites touches aux connexions fragiles est, comme l’indique Pablo Larraín lui-même, un long métrage cubiste.

L’ambiance de la fin des années 40, baignée dans une lumière brune et rasante, est reconstituée avec précision. Le film regorge d’éléments empruntés aux films noirs de cette époque notamment ces scènes en voiture ou en side-car au trucage perfectible. Le biopic attendu prend donc les beaux atours d’un polar flirtant avec une chronique intime avant de se transformer en western existentiel enneigé. L’esthétique du film tient également à un tournage effectué en courte focale et à de nombreux mouvements de caméra majoritairement circulaires.

A sa narration singulière et subtile, Pablo Larraín joint donc une mise en scène intelligente et un montage d’une fluidité rare. Enfin, si le personnage-titre paraît plus scruté en tant que poète que homme politique, le cinéaste chilien s’engage à nouveau dans une œuvre critique envers l’histoire politique de son pays. La séquence dans laquelle apparaît le capitaine Pinochet, alors responsable du camp de prisonniers d’Iquique où les dirigeants du parti communiste chilien étaient détenus, est d’une froideur saisissante.

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