Harmonium – Sombre partition

Si Kôji Fukada met en scène un nouveau drame, il aborde cette fois-ci ce genre cinématographique sous un angle résolument psychologique. De son scénario astucieux et original nait un récit noir, cruel et glaçant, parfaite partition du lent dérèglement du couple central. La mise en scène métronomique, délicate et sobre confère au film une atmosphère d’étrangeté traversée par quelques trouées fantastiques et moments d’inconfort pour le spectateur. Sans fausse note, Harmonium interroge la culpabilité, la vengeance et le handicap jusqu’à son épilogue, désespéré.

Dans une discrète banlieue japonaise, Toshio et sa femme Akié mènent une vie en apparence paisible avec leur fille. Un matin, un ancien ami de Toshio se présente à son atelier, après une décennie en prison. A la surprise d’Akié, Toshio lui offre emploi et logis. Peu à peu, ce dernier s’immisce dans la vie familiale, apprend l’harmonium à la fillette, et se rapproche doucement d’Akié.

Les trois derniers longs-métrages réalisés et écrits par Kôji Fukada racontent tous un drame dont la durée du récit avoisine les deux heures. Mais le jeune cinéaste japonais aborde chaque fois ce genre cinématographique par un prisme différent. Ainsi, le drame sentimental d’Au revoir l’été (2013) pouvait être rangé quelque part entre le cinéma d’Éric Rohmer et celui de Sang-soo Hong. A l’affiche des cinémas français à partir du 19 avril prochain, Sayonara (2015) semble s’annoncer comme un film d’anticipation. Enfin, Harmonium, prix du jury Un Certain Regard au festival de Cannes 2016, verse plus volontiers dans le drame psychologique.

Noirceur et limpidité

Bâti sur un secret, l’excellent scénario dont Kôji Fukada est l’auteur relègue en milieu de film un drame immédiatement suivi d’une ellipse qui portera l’action suivante huit ans plus tard. A l’originalité du script s’ajoute ainsi celle de sa construction. En ne cédant jamais à la facilité du moindre flashback (récit linéaire et chronologique), le scénariste-réalisateur pare sa narration d’une limpidité maximale.

De part et d’autre du drame central, l’intrigue, d’une noirceur extrême, prend corps autour d’une poignée de personnages peu complaisants et aux sentiments dissimulés. Leur psychologie, à défaut d’être expliquée, est laissée à la libre imagination des spectateurs. Nous reconnaissons là l’influence du cinéma d’Éric Rohmer que Kôji Fukada reconnaît avoir pour modèle. Le drame raconté est avant tout familial et intime car il se déroule au sein d’une famille et sur leur lieu commun d’habitation et de travail. La famille est composée de Toshio (Kanji Furutachi), de sa femme Akié (Mariko Tsutsui) et leur fille Hotaru (Momone Shinokawa puis Kana Mahiro).

De l’art de distribuer les rôles

Le réalisateur japonais inscrit à nouveau à sa distribution son acteur fétiche Kanji Furutachi, présent dans tous ses films à l’exception de Sayonara. Dans un rôle en demi-ton, l’acteur convainc en victime taciturne et secrète d’une punition jugée divine. A l’inverse et à l’image du film, Mariko Tsutsui joue sur deux registres différents. D’abord épouse-modèle et effacée jusqu’au drame central, elle évolue, guidée par son fort protestantisme, vers le statut d’une mère sacrificielle rejetant l’impur.

harmonium-repas-familial

L’arrivée inattendue de Yasaka (Tadanobu Asano), fraîchement sorti de dix ans de prison et vieil ami de Toshio, va dérégler l’harmonie de l’ordinaire quotidien de cette famille provinciale japonaise. Par ce personnage de Yasaka, Kôji Fukada emprunte au canevas narratif de Théorème (1968). Comme le visiteur pasolinien, il va devenir l’élément perturbateur, la fausse note d’une partition pourtant maîtrisée. Avec une économie de moyens exemplaire, Tadanobu Asano l’incarne tout en raideur, froideur et gravité et par extension son personnage devient rapidement le centre de gravité du récit.

Douce étrangeté

Dans ce cadre familial et sur fond de non-dits, Kôji Fukada aborde les multiples thèmes que sont la culpabilité, la vengeance, l’impossible oubli et le handicap. Harmonium pousse à la réflexion sur les choix à faire face à ces questions existentielles. Le drame dévoilé acquiert ici une dimension psychologique certaine.

Alors que le drame avancé est d’une noirceur absolue et d’une intensité croissante, Kôji Fukada adopte une mise en scène invariablement délicate, douce et calme. Cette réalisation métronomique, réaliste, sobre et épurée accompagne les relations pleines de politesse entre des personnages aux gestes et regards retenus. L’absence de travelling, les longs plans fixes et les quelques passages fantastiques contribuent à l’ambiance étrange qui drape le film de bout en bout. Cette atmosphère est renforcée par le personnage de Yasaka, par ces rues étrangement vides ou encore par ces photographies quasi identiques prises pourtant à des années d’intervalle. La rudesse et l’âpreté de la réalisation d’Harmonium et la distanciation qui en résulte nous font penser au cinéma de Michael Haneke.

Signaux d’alerte

Les teintes ternes du film sont sporadiquement émaillées par l’utilisation de la couleur rouge. Le cartable et la robe de la fillette, la machine-outil, le sac à dos du fils de Yasaka, les toits de certaines maisons, les panneaux de signalisation routière, les fleurs bordant une promenade dominicale arborent un rouge qui oriente le regard des spectateurs. Dans Harmonium, à chacune de ses apparitions, le rouge agit comme un signal de désir ou d’alerte face au danger d’un possible acte violent.

L’emploi spécifique fait de la couleur rouge, le rythme de métronome suivi par la mise en scène et le montage elliptique de l’action confèrent une musicalité singulière à cet Harmonium. Entre drame familial troublant et thriller psychologique, ce cinquième long métrage de Koji Fukada réserve au public quelques moments d’inconfort, épilogue désespéré inclus. Pour sa part, de film en film, le cinéaste trentenaire s’octroie une place confortable au sein de la nouvelle génération de réalisateurs japonais.

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