Jackie – Portrait d’une fabrique

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Après le faux biopic Neruda, Pablo Larraín livre une véritable biopic au cadre temporel très réduit mais pas réducteur. Jackie, mini chronique soigneusement réalisée et reconstituée, entretient l’aura de mystère de son personnage-titre. Derrière le portrait de Jacqueline Kennedy, entre vanité et orgueil, Pablo Larraín fait le récit de la fabrication méticuleuse d’un mythe politique.

22 Novembre 1963 : John F. Kennedy, 35ème président des États-Unis, vient d’être assassiné à Dallas. Confrontée à la violence de son deuil, sa veuve, Jacqueline Bouvier Kennedy, First Lady admirée pour son élégance et sa culture, tente d’en surmonter le traumatisme, décidée à mettre en lumière l’héritage politique du président et à célébrer l’homme qu’il fut.

Les réalisations à venir de Pablo Larraín nous confirmeront peut-être que Jackie demeurera une pièce à part dans la filmographie du cinéaste chilien. Alors que ses fictions étaient jusqu’ici exclusivement construites autour de figures masculines historiques de son pays natal, Jackie marque en effet une rupture en étant son premier film tourné en anglais et centré sur un personnage féminin et de nationalité américaine.

Et si Neruda, son précédent film, était un faux biopic, Jackie relève bel et bien de ce genre cinématographique. Une biographie aux attributs hollywoodiens réduite à la période du 22 au 25 novembre 1963, deux dates marquées respectivement par l’assassinat et les funérailles de son époux, John Fitzgerald Kennedy (JFK), 35ème président des États-Unis. Ce fut l’espace-temps durant lequel Jacqueline Kennedy devint Jackie, ex-première dame des Etats-Unis.

Presse écrite et audiovisuelle

Le 29 novembre 1963, une semaine après le drame, Jacqueline Kennedy accorda une interview à Theodore H. White, journaliste au magazine LIFE (LIFE du 6 décembre 1963, For President Kennedy an epilogue – pages 158 et 159). C’est au montage du film que le choix fut fait d’utiliser cet entretien comme fil directeur de la narration. Autour de cet entretien, Pablo Larraín met en images les fragments de souvenirs du personnage-titre et orchestre des images d’archives reconstituées de A tour of the White House with Mrs. John F. Kennedy, une visite guidée de la Maison Blanche qui fut télévisée sur CBS le 14 février 1962.

Le cinéaste chilien avait déjà employé ce procédé de reconstitution d’images d’archives dans No (2012). Pour faciliter l’intégration au montage ce ces images en noir et blanc et à la texture vintage, le film a été entièrement tourné en 16 mm. Les quelques extraits reproduits montrent une Natalie Portman dans une performance d’imitation de son personnage. L’actrice adopte l’intonation et le phrasé de son modèle mais également ses attitudes physiques rigides qui trahissent une certaine fébrilité.

Iconographie reflet

Nous remarquons ici que les passages reconstitués de A tour of the White House with Mrs. John F. Kennedy référencent Abraham Lincoln. Ce choix n’est pas le fruit du hasard puisque Jackie, au-delà du portrait féminin dressé, fait le récit de la fabrique émancipatoire d’une mythologie moderne et vaniteuse dont JFK sera le sujet. Durant toute la durée de son long métrage, Pablo Larraín va ainsi jouer d’une double dualité.

Il y a d’abord la dualité naturelle de son personnage-titre entre sphère publique et sphère privée. Ensuite, il y a la dualité voulue et entièrement construite entre JFK et Lincoln, tous les deux morts assassinés en pleine mandature. Ainsi, sur la seule volonté de Jackie, les funérailles de JFK seront calquées sur celles d’Abraham Lincoln qui, précisément un siècle plus tôt, amorçait le processus d’abolition de l’esclavage aux États-Unis, acte fondateur de son iconographie.

A la reproduction de ces images d’archives, il faut ajouter la reconstitution des décors intérieurs de la Maison Blanche. Comme la réalisation du film, le décorum déployé résulte d’un travail soigneux et précis dans ses moindres détails. Principal décor du film, la Maison Blanche a les allures d’un palais où vit une princesse en tailleur Channel rose.

Jackie était une icône de la mode, une femme élégante, sophistiquée, discrète et secrète. Natalie Portman capte avec un certain brio les multiples dimensions de son personnage en évoluant dans un double registre. Il y a celui de l’imitation dans les quelques fausses scènes d’archives mentionnées plus haut, et celui de l’interprétation et de l’incarnation pour toutes les autres séquences composant le film.

Les failles d’une existence

Par le biais d’une mise en scène uniforme très frontale qui privilégie les gros plans, c’est le visage et le regard d’une Natalie Portman omniprésente qui sont scrutés par une caméra en quête de la moindre faille. L’actrice excelle dans ses moments d’errance intérieure et dans son authenticité sciemment teintée d’une fine couche de fausseté figurant la vanité de son personnage.

Le traitement choisi par Pablo Larraín renie tout pathos. Il pourra paraître froid et distanciant d’autant qu’il est surligné par une bande originale composée par Mica Levi (Under the skin) peu appropriée. Mais il colle parfaitement à la psyché du personnage-titre durant cette courte tranche de vie extrêmement traumatisante.

Enfin, le film renferme ce qui sera l’une des dernières interprétations de John Hurt, celle d’un prêtre. Décédé en janvier dernier, ses premières et dernières lignes de dialogues dans Jackie prennent une résonnance profonde et touchante toute comme sa dernière apparition dans le cadre de la caméra, pris de dos, il bénit le cercueil du défunt président…

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