Silence – Foi, doutes et… voix off

Projet de longue date pour Martin Scorsese, Silence questionne l’essence de la foi à travers les convictions religieuses de ses deux principaux protagonistes. Entre croyances et doutes, orgueil et questionnements, les ambiguïtés levées sont nombreuses et les équilibres trouvés précaires. Sans prosélytisme et sans ostracisme, l’essai mystique mis en images par le cinéaste ne relève en rien de la vision ou de l’iconographie.

XVIIème siècle, deux prêtres jésuites se rendent au Japon pour retrouver leur mentor, le père Ferreira, disparu alors qu’il tentait de répandre les enseignements du catholicisme. Au terme d’un dangereux voyage, ils découvrent un pays où le christianisme est décrété illégal et ses fidèles persécutés. Ils devront mener dans la clandestinité cette quête périlleuse qui confrontera leur foi aux pires épreuves.

S’il y a un projet de Martin Scorsese qui peut être qualifié de personnel, c’est bien celui qui a abouti à la réalisation de Silence. L’adaptation du roman éponyme inspiré de faits réels de Shusaku Endo paru en 1966 trottait dans la tête du cinéaste depuis près de trente ans. Ce projet cinématographique a vu sa réalisation sans cesse repoussée.

Des difficultés ont d’abord été rencontrées lors de l’écriture du scénario auquel, fait rare depuis Casino (1995), Martin Scorsese a participé. Vinrent ensuite les difficultés de financement auprès de studios récalcitrants à porter un projet échappant aux canons usuels du cinéma moderne.

Sa durée de plus de deux heures et demie et son sujet ne feront en effet pas de Silence un film destiné à un large public. De cette œuvre exigeante nait une vaste fresque ambitieuse et remarquable en de nombreux points. Parfois fastidieuse, elle pourrait s’apparenter à un long chemin de croix pour une assistance non avertie.

Lieux insulaires

La lecture du synopsis dévoile un sujet religieux. Il semble dès lors naturel de lier Silence à La dernière tentation du Christ que Martin Scorsese réalisa en 1988. Mais après visionnement, nous rapprochons plus volontiers Silence à Shutter island (2010). Alors que le cinéaste américain se plait à filmer les décors urbains de son pays, ces deux films prennent leurs quartiers sur une île et en exploitent les rivages océaniques.

Ces deux longs métrages partagent également des similitudes dans l’utilisation des brumes, pénombres, grottes et plus globalement dans l’emboîtement des lieux filmés. En complément, Silence et Shutter island ont aussi pour point commun une narration construite autour de deux personnages ne partageant ni la même psychologie, ni le même destin. À chaque fois, l’un des deux membres du duo sera contraint au renoncement.

Divin piétinement

Les deux prêtres jésuites incarnés par Andrew Garfield et Adam Driver sont lancés à la recherche du père Ferreira auquel Liam Neeson prête ses traits. Dans cette traque aliénante en terrain étranger et hostile, vaste marécage stérile au regard de la christianisation souhaitée, la dramaturgie va progressivement prendre le pas sur l’action. En parallèle de cette évolution, c’est l’enjeu initial du récit qui se verra retourné.

Cette inversion des objectifs du récit ne permet cependant pas d’atteindre un juste équilibre entre perceptions occidentale et orientale. Nous pouvons ici regretter que le personnage de Kichijiro (Yôsuke Kubozuka) n’ait été utilisé que sous un prisme de traitre à répétition. Il aurait pu être le bon vecteur pour mieux exprimer un point de vue alternatif et ainsi gommer le sentiment de discours unilatéral que produit Silence.

L’épure pour style

Silence contient de nombreuses images fortes et scènes marquantes. La beauté des paysages est parfaitement captée par le format 35 mm et une caméra aux mouvements comptés. Car, en comparaison à sa filmographie passée, Martin Scorsese adopte un style épuré inspiré des Sans-espoir (1966) de Miklos Jancso. L’inspiration est cependant partielle car le cinéaste américain ne s’est pas aventuré du côté des longs plans séquences de son illustre homologue hongrois. Ce dépouillement de la mise en scène fait écho à celui des personnages et à leur trajectoire.

L’absence de musique, y compris durant les génériques, participe à l’épure recherchée. Le silence du titre, celui de Dieu, vaut pour règle puisque, hors dialogues et voix-off, la bande son du film n’est agrémentée que de quelques sporadiques fonds sonores. C’est pourtant la bande son de Silence qui porte les principaux griefs que nous pouvons adresser au cinéaste.

Voir… et entendre

Alors que l’action se déroule dans le Japon du XVIIème siècle, les dialogues en anglais entre nos deux prêtres jésuites portugais et les autochtones nuisent à la véracité du film. Enfin, mettre en images le silence, les tourments intérieurs et les doutes est une discipline compliquée. Pour contourner cette difficulté Martin Scorsese use d’un artifice, celui de la voix off. Récurrente, cette dernière se montre souvent solennelle et parfois redondante face aux images affichées à l’écran. Il nous semble qu’à plusieurs reprises cette voix off aurait pu être avantageusement remplacée par autant de soliloques. Ainsi, la dimension immersive du film aurait été préservée dans son intégrité.

Refusant la concision et n’éludant pas l’exposition d’une martyrologie, Martin Scorsese déploie un long voyage à travers la foi. Il soulève de multiples questions sans imposer de vision dogmatique. Fruit d’une réalisation précise et soignée, Silence marque tout autant par l’austérité du propos que par l’âpreté de certaines de ses scènes. Indéniablement hermétique et exigeant, Silence ne peut être recommandé qu’à un public averti.

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4 réflexions sur “Silence – Foi, doutes et… voix off

  1. Ah, cette voix off redondante… Elle fait écran aux images et à plusieurs reprises, elle m’a fait sortir du film. Vraiment contradictoire dans un film intitulé Silence et qui entend raconter la transformation d’une foi ostentatoire en foi intérieure.

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  2. Bonjour Strum
    Je ne suis généralement assez peu client des voix off qui souvent sont utilisées comme facilitateurs : la voix off raconte ce qui le réalisateur semble ne pas savoir faire passer par sa mise en scène. J’accepte la voix off de Silence quand elle exprime de « silence » de Dieu et éventuellement lors de sa première et dernière occurrence. En dehors de ces quelques situations, je pense que Scorsese aurait gagné à faire taire cette voix off qui parfois se montre descriptive (et donc redondante) face aux images qui défilent à l’écran. Comme toi, ça m’a gâché un peu le plaisir de visionnement de Silence dont la réalisation demeure excellente.

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  3. Faire taire Martin Scorsese, surtout en matière de cinéma, est en soi une gageure que lui seul serait à même de relever. Il faut bien reconnaîtr qu’il n’y parvient que partiellement ici, ralentissant tout de même sérieusement le rythme des plans qui caractérise bon nombre de ses précédents films. J’ai déjà eu ce long débat avec Strum sur l’envahissante présence de la voix-off qui, non seulement ne m’a pas sorti du film, mais constitue à mes oreilles une composante narrative éminemment scorsésienne. Ainsi ce qui pour beaucoup pourrait paraître comme un défaut rédhibitoire à d’autres, devient à mes yeux quelque chose de primordial.

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    • Bonjour Princecranoir
      Sans trouver la voix off de Silence envahissante, je la trouve cependant trop présente. Je concède volontiers n’être pas très client des voix off, qu’elles soient chez Scorsese ou ailleurs. En la matière, je suis adepte de l’épure : oui à la voix off quand elle est inévitable. En dehors de ces quelques cas, je ne vois en ces voix off que des facilités, sortes de pansements à une mise en scène insuffisante.

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