Certaines femmes – Triple variation sur un abandon

Sans emphase et à travers la mise en images de trois tranches de vie, Kelly Reichardt brosse le portrait intime et sentimental de trois femmes. Sans psychologie explicative, les dialogues laissant volontiers la place au langage des regards et des corps, Certaines femmes forme une triple variation sur la solitude et les souffrances qui l’accompagne. Avec ce film élégiaque, la réalisatrice américaine confirme ses aptitudes de portraitiste-paysagiste.

Quatre femmes font face aux circonstances et aux challenges de leurs vies respectives dans une petite ville du Montana, chacune s’efforçant à sa façon de s’accomplir.

Et quatre qui font trois

Kelly Reichardt a construit le scénario de Certaines femmes en prenant appui sur trois nouvelles publiées en 2010 par la romancière américaine Maile Meloy dans Both ways is the only way I want it. Sans lien entre elles dans leur version écrite originale, ces trois histoires forment un triptyque cinématographique dans lequel la réalisatrice jette quelques passerelles entre les trois segments.

Certaines femmes recèle donc trois récits et non quatre comme le synopsis et les affiches du film peuvent laisser penser. Étonnamment, c’est l’actrice placée en tête d’affiche qui est la seule à ne pas bénéficier d’un rôle central. Dans l’ultime segment, Kristen Stewart incarne un personnage de second plan au côté du rôle principal tenu par Lily Gladstone. Le nom de la première nommée étant plus « bankable » que celui de Lily Gladstone, faut-il voir là une communication marketing orientée ?

L’esprit pionnier

Le premier plan de Certaines femmes fait apparaître un long convoi ferroviaire dans le coin haut droit de l’écran. Tracté par une puissante locomotive, sirène hurlante, ce convoi traverse l’écran pour disparaître en bas de celui-ci. Cette entame n’est pas sans rappeler celle de Wendy et Lucy (2008) qui annonçait alors l’itinérance du personnage de Lucy.

Mais concernant Certaines femmes, ce convoi ne figure pas un appel au voyage mais l’esprit des pionniers. Dans l’état du Montana où la culture amérindienne est très présente mais déclinante (scène du centre commercial), Kelly Reichardt émaille son film de multiples symboles rappelant le temps des pionniers.

Outre Jamie (Lily Gladstone), native amérindienne et palefrenière dans un ranch isolé, il y a le transport ferroviaire et le son récurrent des sirènes de locomotive seul artifice « musical » du film. Pour leur part, les pierres de grès « taillées par les pionniers » symbolisent un retour à l’authenticité et l’esprit bâtisseur des pionniers. L’absence d’équipements de haute technologie et l’utilisation de voitures délabrées participent aussi à la temporalité floue du film.

Isolements

Outre quelques liens scénaristiques, les trois histoires racontées partagent la solitude de leurs héroïnes principales comme thème commun. À travers successivement les personnages de Laura (Laura Dern), Gina (Michelle Williams) et Jamie (Lily Gladstone), Certaines femmes forme un triple portrait de la solitude et de la souffrance intérieure qui l’accompagne.

À leur solitude mentale, Kelly Reichardt ajoute un isolement physique en filmant ses héroïnes en champ et contre-champ. En dehors de cette technique, la réalisatrice s’appuie sur la composition exemplaire de cadres toujours réalisés à hauteur de personnage. Ainsi, dans les cadres regroupant plusieurs protagonistes, l’héroïne centrale est séparée de son entourage par une cloison, une vitre, une embrasure de porte ou de fenêtre, etc. Et, sur les quelques plans où aucune séparation n’est visible, un protagoniste cadré de dos ou notre héroïne fuyant le cadre seront les marqueurs de l’isolement filmé.

En complément, l’effacement des personnages principaux est renforcé par une réalisation économe. L’anonymat de la petite ville de Livingston, l’emploi de tons plutôt « taupe » que « pêche », un ciel bas et gris en prolongement des montagnes du Montana contribuent à instaurer une atmosphère bouchée. Cette ambiance reflète l’horizon psychologique de ces trois femmes où les Rocheuses peuvent tour à tour être vecteur de protection ou d’emprisonnement. Mornes, crépusculaires, les trois trajectoires filmées rivalisent d’un naturalisme tendant vers l’épure et parfois l’austérité.

L’épure (des sentiments)

Les liens identifiés plus haut et l’unité de la mise en scène et de son esthétique avec notamment une lumière naturelle privilégiée de bout-en-bout permettent à Certaines femmes d’échapper à la catégorie des films à sketchs. Les trois segments du long métrage sont homogènes dans leur réalisation et leur durée. À peine pouvons-nous noter un côté un peu académique et répétitif dans l’ultime partie à l’image des cours dispensés par le personnage de Kristen Stewart.

Les trois récits sont jonchés de dialogues sibyllins qui n’aboutissent à aucune réelle conclusion. De même, aucune évolution psychologique des personnages n’est mise en avant. Dans Certaines femmes, le langage des regards prend le dessus sur le langage oral. À cet exercice, Michelle Williams fait preuve d’une aptitude rare. Après Wendy et Lucy (2008) et La dernière piste (2010), l’actrice confirme sa parfaite adéquation au cinéma de Kelly Reichardt.

De Livingston aux grands espaces naturels parfaitement captés, de l’âge mûr à la jeunesse, Kelly Reichardt place successivement dans l’objectif de sa caméra les solitudes professionnelle, familiale et amoureuse de ses trois protagonistes principales. Sans dévoiler leurs tourments intérieurs, sans plainte, chacune subit son isolement dans une existence effacée. Sans intrigue centrale et en rejetant toute dramaturgie et sentimentalité, la réalisatrice laisse sciemment chaque spectateur se faire sa propre interprétation de chaque récit et du film dans sa globalité. Certaines femmes épouse avec nuance les mystères de l’âme féminine.

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