The lost city of Z – Recherche éperdue

Délaissant à la fois New York et ses récits centrés sur des immigrants de l’Europe de l’Est, James Gray prend ses quartiers dans l’Angleterre édouardienne et suit Percy Fawcett jusqu’en Amazonie. Sur les traces de cet explorateur en quête de respectabilité et d’un ailleurs disparu, le cinéaste américain tente l’aventure d’un autre cinéma. Au risque de déboussoler certains de ses aficionados, il modifie la cartographie de sa filmographie et livre The lost city of Z, film d’une aventure obsessionnelle mais raisonnée.

Percy Fawcett est un colonel britannique reconnu et un mari aimant. En 1906, alors qu’il s’apprête à devenir père, la Société géographique royale d’Angleterre lui propose de partir en Amazonie afin de cartographier les frontières entre le Brésil et la Bolivie. Sur place, l’homme se prend de passion pour l’exploration et découvre des traces de ce qu’il pense être une cité perdue très ancienne. De retour en Angleterre, Fawcett n’a de cesse de penser à cette mystérieuse civilisation, tiraillé entre son amour pour sa famille et sa soif d’exploration et de gloire…

La tectonique des thèmes

Adaptation cinématographique libre et partielle du roman éponyme de David Grann, The lost city of Z surprend dans la filmographie de son auteur. James Gray avait confiné l’espace géographique de ses précédents films à celui de New York, sa ville natale. Il déplace ici son récit vers le Royaume-Uni et pousse l’aventure jusqu’en Amazonie sur les traces de l’explorateur britannique Percy Fawcett auquel Charlie Hunnan prête ses traits. Aux drames contés jusqu’ici succède ainsi un film d’aventure ancré dans le premier quart du XXème siècle et où il n’est pas question de descendants d’immigrés juifs d’Europe de l’Est. Le changement de registre s’observe aussi du côté d’un casting très britannique dans lequel n’apparaît pas son acteur fétiche Joaquin Phoenix, ce qui est une première depuis… Little Odessa en 1994.

Le scénario, dont l’écriture a débuté dès 2008, s’éloigne donc des récits d’émancipation dont James Gray s’est fait une spécialité. Un éloignement qui n’est pas synonyme de rupture car la thématique des liens familiaux reste présente dans The lost city of Z.

L’ombre d’un père absent menace Percy Fawcett. Elle menacera aussi son fils aîné Jack incarné par Tom Holland car les multiples expéditions de notre héros en feront à son tour un père absent. Le récit du film n’est autre que celui d’une trajectoire guidée par son protagoniste et qui sera prolongée par celle de son fils aîné, héritier filiatif naturel. En partie intuitives, ces trajectoires réconciliatrices devront-elles suivre le culte du père ou prendre des voies plus émancipatrices ? En d’autres termes, seront-elles faites d’un certain renoncement ou au contraire sources de personnalités propres ?

Nous pouvons constater ici que James Gray privilégie à nouveau les relations père-fils, motif récurrent de sa filmographie. S’il s’intéresse aussi aux liens familiaux et notamment au couple que forment Percy et Nina (Sienna Miller), l’héritage filiatif invoqué met singulièrement de côté la branche maternelle. Le personnage de Nina retiré dans ses dimensions conjugales et domestiques reste périphérique sans être accessoire. Nous reconnaissons là l’appétence à la masculinité de la filmographie du cinéaste New yorkais.

Quête d’un ailleurs

En 1906, alors engagé dans l’armée britannique, Percy Fawcett, géographe de formation, est engagé par la Société Géographique de Londres pour cartographier la frontière bolivo-brésilienne en pleine forêt amazonienne. La remontée du Rio Verde va mener notre héros sur les traces d’une possible cité pré-incaïque qu’il baptise Z. Cette première expédition, plus contrainte que choisie, va faire naître une véritable obsession chez notre néo-explorateur. Durant deux décennies, retrouver cette cité perdue sera sa raison d’être, son unique leitmotiv.

Dans The lots city of Z, l’immigration aux États-Unis des juifs d’Europe de l’Est laisse la place à l’émigration répétée d’un explorateur anglais en terres amazoniennes. Notre migrant recherche une société de substitution à l’Angleterre édouardienne qui fait barrage à ses aspirations d’élévation sociale et à sa quête de respectabilité. Ainsi, au-delà de ses combats intérieurs, Percy Fawcett devra chercher à surmonter son désaccord avec l’armée britannique, vaincre le scepticisme de la communauté scientifique et lutter pour tenter d’imposer sa vision humaniste et progressiste des races, des civilisations et des cultures.

Obsession raisonnée

Au détour de quelques dialogues, James Gray prouve le caractère humble de Percy Fawcett face aux dangers et au gigantisme de la forêt amazonienne. Si sa quête menée est indubitablement obsessionnelle, elle n’est nullement obstinée. Percy Fawcett est un héros raisonnable engagé dans une entreprise déraisonnable sur des territoires jamais considérés comme conquis.

Pour figurer le caractère obsessionnel de la recherche de la cité Z chez son personnage principal, James Gray superpose sur les images du réel (Londres, front de la première Guerre Mondiale) celles, fantasmées, de la jungle amazonienne. Pour rendre compte de l’obsession grandissante de Percy Fawcett, le réalisateur augmente la fréquence d’utilisation de cette technique de surimpression au fur et à mesure de la progression du film.

James Gray a pris le parti de résumer en une trilogie les huit expéditions réalisées par Percy Fawcett en l’espace d’une vingtaine d’années. La narration linéaire du film procède donc par ellipses, inévitables raccourcis potentiellement frustrants, qui vont grandissantes au fil du film. The lost city of Z prend ainsi les allures d’une fuite en avant, symbole d’un possible échec.

Le souffle de l’aventure

L’alternance entre récit d’aventure et récit historique anglais fonctionne parfaitement d’un point de vue narratif mais fait défaut au niveau de la mise en scène. Ici, ce ne sont pas les qualités esthétiques du film qui sont mises en cause. Tourné en 35 mm dans la forêt tropicale colombienne, The lost city of Z bénéficie de l’excellent travail du chef opérateur Darius Khondji. Pour sa deuxième collaboration avec James Gray après The immigrant en 2013, il fournit une photographie aux revers impressionnistes. L’exploitation des clair-obscur est par exemple exemplaire.

De même, les cadres très posés et composés de James Gray conviennent parfaitement pour filmer l’aristocratie londonienne. Les bals captés façon Visconti sont ainsi parfaits. Cette netteté des plans est efficacement remise en cause dans les plans-séquences sur le front de la bataille de la Somme. Le metteur en scène adopte alors une réalisation plus heurtée convaincante. Malheureusement, dans la jungle inhospitalière amazonienne, la mise en scène demeure trop classique. Trop rangée, pas suffisamment aventureuse, elle ne marque pas assez nettement la différence de confort entre l’Amazonie et Londres. Ainsi, au contact des indigènes, l’étrangeté espérée n’apparaît pas et laisse place à la vraisemblance faute d’une approche ethnologique plus profonde. Paradoxalement, c’est l’insertion de quelques photographies en noir et blanc qui parvient, trop brièvement, à donner une impression de réel. L’instant de bascule tant attendu vers un territoire (cinématographique) inconnu n’aura pas lieu.

Fitzcarraldo

Si nous devions rapprocher The lost city of Z d’un autre film, nous invoquerions bien volontiers Fitzcarraldo réalisé en 1982 par Werner Herzog. Les deux longs métrages partagent les points communs que sont une aventure entre hommes en Amazonie, un fleuve dont il faut remonter le cours (mais descendu dans The lost city of Z !) jusqu’à des terres inconnues, sauvages et hostiles. Chez James Gray, l’expédition est cependant multiple et contrainte dans un premier temps avant de trouver une finalité en cours de film. Mais le souffle de l’aventure démesurée de Fitzcarraldo n’a pas prise sur le radeau de Percy Fawcett et laisse le spectateur « étranger en pays étranger ».

Film d’obstination plus que d’aventure, The lost of city Z relève ainsi plus de l’épopée que d’une aventure dans laquelle James Gray ne semble s’engager qu’avec retenue. Le virage filmographique amorcé n’est donc pas pleinement négocié. Nous espérons ne pas avoir à faire le même constat après visionnement de sa prochaine réalisation, Ad astra, étiquetée thriller et science-fiction.

Publicités

2 réflexions sur “The lost city of Z – Recherche éperdue

  1. Fitzcarraldo saute aux yeux en effet lorsque Fawcett rencontre ce baron bolivien qui décide de réorchestrer le son de la jungle sur fond d’opéra baroque. J’ai beaucoup aimé le retour sur les lieux en fin de film, montrant l’endroit réinvesti par la Nature.
    Certes, on peut trouver l’inconfort relatif de l’expédition en-deça du contrepoint attendu avec la mère patrie, mais ne peut-on pas aussi imaginer que Gray ait voulu cette jungle plus hospitalière que ce home sweet home de reproches, ces cercles d’entre-soi érudits et ces bals de fins de race ? La Quête d’ailleurs pourrait ainsi passer pour cet omega que cherche Fawcett, mais aussi celui que cherchent tous les personnages en quête de destination des films de James Gray.

    J'aime

    • Merci Princecranoir pour ton commentaire.
      Ta lecture de The lost city of Z est tout à fait valable. Elle est parfaitement plausible mais elle balaye le souffle d’aventure que j’attendais des plans séquences filmés dans la forêt amazonienne. Sur cet aspect, le film pas suffisamment radical à mon goût m’a laissé sur ma faim.
      En phase avec toi sur la recherche d’un ailleurs qui lie ce film à la filmographie de James Gray.

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s