Le secret de la chambre noire – L’impression laissée

Kiyoshi Kurosawa interroge le passé à travers un proche ayant quitté le monde des vivants mais toujours présent. Dans Le secret de la chambre noire, au-delà de cette invocation, l’auteur de Cure (1997) et de Kairo (2001) cherche à faire revivre ce passé et, par la reproduction de daguerréotypes, à l’immortaliser. Affaire de sensibilité, de contrainte, de temps de pose et de questionnements post mortem, sans céder donc aux clichés faciles, Kiyoshi Kurosawa impressionne la pellicule et la mémoire.

Stéphane, ancien photographe de mode, vit seul avec sa fille qu’il retient auprès de lui dans leur propriété de banlieue. Chaque jour, elle devient son modèle pour de longues séances de pose devant l’objectif, toujours plus éprouvantes. Quand Jean, un nouvel assistant novice, pénètre dans cet univers obscur et dangereux, il réalise peu à peu qu’il va devoir sauver Marie de cette emprise toxique.

Le secret de la chambre noire est le premier film réalisé par Kiyoshi Kurosawa hors du Japon et avec un casting francophone. Ces deux caractéristiques singularisent de façon notable ce long métrage dans la filmographie du cinéaste qui, pour autant, prolonge la voie tracée par ses précédents films.

Le secret de la chambre noire reste ainsi hanté par les fantômes qui, comme ceux de Real (2013) et Vers l’autre rive (2015), n’ont pas vocation à terroriser mais à aider leurs proches du monde vivant. Comme dans Vers l’autre rive, l’effet miroir entre vivants et fantômes sert à la description des rapports de couple. Après le virage amorcé en 2015, Kiyoshi Kurosawa confirme ainsi une orientation de son œuvre vers un romantisme noir, funeste et spectral.

Daguerréotype

Sans déroger à ses histoires contemporaines, le cinéaste japonais introduit dans Le secret de la chambre noire un élément anachronique, un daguerréotype. Ce repli vers cette vieille technique photographique relève d’une belle idée : marier les 7ème et 8ème arts. La minutieuse manipulation des lourds cadres du daguerréotype et des produits chimiques requis par ce procédé photographique, l’indispensable longue immobilité des sujets immortalisés participent au sentiment d’un film dans lequel le temps semble ralenti.

Une dimension temps qui pourra sporadiquement apparaître figée lors de la découverte des clichés obtenus. L’expression des sujets photographiés donne l’étrange impression de regarder à travers une fenêtre donnant sur un autre monde. En cela, ces instantanés semblent matérialiser autant de traits d’union entre le monde des vivants et celui des fantômes. Ils constituent dans le film un des vecteurs d’interpénétration du réel et du surnaturel.

La sollicitation de cette technique photographique désuète et abandonnée depuis de nombreuses années contribue aussi à l’atmosphère surannée du film que renforce la vieille et vaste demeure dans laquelle l’action se complait. L’ambiance dans laquelle baigne le film émane aussi de l’interprétation fournie par les acteurs et des choix techniques de Kiyoshi Kurosawa.

Filmer l’immatériel

Dans de longs plans fixes, les lents mouvements de caméras jouent avec l’architecture des lieux, placent dans le champ une porte qui grince ou un rideau balayé par un courant d’air. La composition des cadres exploite les embrasures et les perspectives offertes par les lieux. L’utilisation répétée de miroirs et le travail effectué sur la profondeur de champ démultiplient ces cadres déjà très composés.

Le spectateur entre alors en veille et épie dans chaque recoin une potentielle apparition spectrale. Si fantôme il y a, celui-ci apparaîtra sans un bruit, sous un éclairage diaphane et sans reflet. La photographie emprunte ici aux codes du cinéma gothique. L’utilisation même d’un dispositif mécanique permettant au photographe incarné par Olivier Gourmet de s’assurer de l’immobilité de sa fille-modèle (Constance Rousseau) durant les longs temps de pose semble relever de pratiques tortionnaires d’un temps révolu.

Le rapport au réel

En confrontant vie et mort, réel et irréel, ce pan fantastique du Secret de la chambre de noire fonctionne parfaitement. Mais la trame narrative perd de son mystère quand elle relate le projet immobilier qui nécessite la vente du terrain sur lequel est bâtie la maison qu’occupent les protagonistes. S’il sert le scénario, ce récit se montre extérieur au daguerréotype car trop matérialiste et ancré dans le réel.

Par une mise en scène toujours soignée et précise, Kiyoshi Kurosawa parvient à explorer des zones cinématographiques méconnues qu’il rend accessible par l’intermédiaire du procédé du daguerréotype. Les clichés grandeur nature fixés sur des plaques argentiques et les apparitions spectrales qui hantent Le secret de la chambre noire permettent au film d’acquérir une dimension assez fascinante. Au-delà des plaques photographiques, c’est par instant la mémoire du spectateur qui pourrait être durablement impressionnée.

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