Noces – Intime désunion

Dans son troisième long métrage, Stephan Streker prend appui sur l’affaire Sadia Sheikh qu’il adapte à l’écran. L’efficace intrigue s’articule autour de quelques personnages dont le cinéaste explore la force de détermination face à des tiraillements intérieurs nés de contraintes morales et religieuses. L’analyse sociologique qui émane de Noces est parfaitement mise en relief par la neutralité de ton adoptée par Stephan Streker. En refusant les thèses du film-pamphlet ou du film politique, le cinéaste laisse intelligemment son film vierge de tout jugement de valeur.

Zahira, belgo-pakistanaise de dix-huit ans, est très proche de chacun des membres de sa famille jusqu’au jour où on lui impose un mariage traditionnel. Écartelée entre les exigences de ses parents, son mode de vie occidental et ses aspirations de liberté, la jeune fille compte sur l’aide de son grand frère et confident, Amir.

Après Michael Blanco (2004) et Le monde nous appartient (2012), Stephan Streker est à nouveau crédité en tant que réalisateur et scénariste de son troisième long-métrage. « Librement inspiré de faits réels », en l’occurrence ceux de l’affaire Sadia Sheikh qui se déroula en Belgique en 2007, le scénario très documenté de Noces se révèle redoutable d’efficacité.

Rite avorté

Le cinéaste belge s’empare d’une double thématique. L’argument central du film tient dans la pratique de mariages forcés par la communauté pakistanaise représentée ici par la famille Kazim parfaitement intégrée en Belgique. Le respect de ce rite est affaire de code d’honneur familial. Bafouer ce code, c’est l’assurance d’un rejet par la communauté de toute la famille de la future épouse. Dès lors, quelle place reste-t-il au libre-arbitre quand l’injustice subie est jugée « normale » et qu’il faut « accepter sa position quand on ne peut changer les choses » ?

Le second thème abordé est celui d’une autre pratique, celle de l’avortement chez les adolescentes. Zahira (Lina El Arabi) se trouve placé sous le feu croisé de ce double argument. Elle cache sa grossesse à ses parents affairés à lui trouver un mari pakistanais. Ils ne tarderont pas à lui présenter trois postulants triés sur le volet. Elle en Belgique, eux au Pakistan, les rencontres s’effectueront via Skype car « il faut vivre avec son temps ». Doit-elle se résoudre à avorter ? Ce qu’elle porte en elle depuis quelques semaines, est-ce un embryon ou un bébé ? Quelle solution adopter en cas de dépassement du délai légal d’avortement observé en Belgique ?

Plus Étrangère que Mustang

D’autres films ont déjà abordé ces questions sociétales. Nous pouvons ainsi rapprocher Noces de Mustang (2015). Là où Deniz Gamze Ergüven se perdait dans quelques errements scénaristiques et une réalisation parfois aléatoire, Stephan Streker, fort d’un scénario solide et d’une mise en scène maîtrisée, donne consistance à son film de bout en bout. Il nous semble dès lors plus opportun de rapprocher Noces, notamment par son approche, de L’étrangère (2010) de Feo Aladag.

Et, à défaut d’aborder des sujets originaux, Stephan Streker les traite avec intelligence et subtilité. À aucun moment, il n’adopte une position manichéiste. En évitant toute stigmatisation et ostracisme, sans juger les parties prenantes, il privilégie les faits pour servir le constat d’une cruelle situation d’échec. L’analyse, clinique, jongle entre deux points de vue, d’un côté traditionnel et de l’autre progressiste. Perçues sous ces deux angles opposés et irréconciliables, les questions soulevées gagnent en complexité.

L’équilibre d’un casting

Outre les sujets abordés, Noces est également porté par un excellent casting dirigé avec justesse par le cinéaste. Pour sa première apparition au cinéma, Lina El Arabi dans le rôle principal est à créditer d’une performance de caractère très convaincante. Le même éloge peut être fait à Sébastien Houbani dans le rôle d’Amir, frère de Zahira. Ces deux jeunes acteurs ont d’ailleurs été récompensés au festival du Film Francophone d’Angoulême en remportant respectivement le Valois de la meilleure actrice et celui du meilleur acteur. Dans le rôle du patriarche, Babak Karimi, vu à plusieurs reprises chez Asghar Farhadi, joue aussi parfaitement sa partition.

La narration du film jouit d’un bel équilibre entre ces trois personnages. Une qualité qui a pour revers de reléguer les autres protagonistes à des rôles moins mis en avant. Nous pouvons ainsi regretter le peu de place laissé au personnage incarné par Olivier Gourmet. Père de la meilleure amie de Zahira, son rôle de possible ou impossible médiateur aurait mérité d’être plus approfondi.

Naturellement, chaque spectateur sera porté à interpréter Noces en s’identifiant au personnage central de Zahira. Mais en accordant un rôle prépondérant à son père et à son frère, Stephan Streker laisse la porte ouverte à des analyses alternatives. Par exemple, Noces se dévoile sous une perspective toute autre s’il est regardé par exemple par le prisme d’Amir, véritable agent de liaison entre Zahira et sa famille. En cela, Stephan Streker livre un long métrage passionnant sur l’adhérence de pratiques ancestrales illégales mais qui perdurent au sein de nos sociétés modernes.

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