Citoyen d’honneur – L’orgueil des sens

Dans Citoyen d’honneur, Gastón Duprat et Mariano Cohn poursuivent leur réflexion sur la place accordée à la célébrité dans notre société contemporaine. Le regard critique porté sur la galerie de personnages ordinaires mis en scène mêle cruauté et dérision. Les deux cinéastes livrent ainsi une comédie satirique incisive découpée en chapitres comme une œuvre littéraire qui n’épargne aucun de ses protagonistes.

L’Argentin Daniel Mantovani, lauréat du Prix Nobel de littérature, vit en Europe depuis plus de trente ans. Alors qu’il refuse systématiquement les multiples sollicitations dont il est l’objet, il décide d’accepter l’invitation reçue de sa petite ville natale qui souhaite le faire citoyen d’honneur. Mais est-ce vraiment une bonne idée de revenir à Salas dont les habitants sont devenus à leur insu les personnages de ses romans ?

Ressourcer son inspiration

Après L’artiste (2008) et L’homme d’à côté (2009), Gastón Duprat et Mariano Cohn ne modifient en rien l’assise de leur cinéma, à savoir la confrontation de la sphère artistique à celle du commun des mortels. Leur dernière réalisation, Citoyen d’honneur, fait ainsi sien l’antagonisme opposant Daniel Mantovani, romancier argentin récipiendaire quelques années plus tôt du Prix Nobel de littérature, et la population de Salas, son village natal quitté près de quarante ans plus tôt sans jamais y être revenu depuis.

Dès son discours de remerciement adressé à la prestigieuse académie suédoise, Daniel Mantovani, adopte le ton acerbe qui ne cessera d’animer le film. Entre rejet du conformisme et des expositions médiatiques, notre Prix Nobel fictionnel (aucun écrivain argentin n’a à ce jour obtenu ce Prix) n’a de cesse de fuir sa propre notoriété. En panne d’inspiration, il accepte cependant l’invitation du maire de Salas pour y être élevé au rang de citoyen d’honneur. Pour notre écrivain, ce retour en terre natale va être une éprouvante replongée dans une réalité dont il cherche à s’échapper.

Fiction ou réalité ?

Avec cynisme et démagogie, Gastón Duprat et Mariano Cohn dépeignent la population locale à gros traits. L’absurdité toujours réaliste des situations sert de rampe de lancement à la rancune et à la stupidité des autochtones. Élément perturbateur malgré lui, Daniel Mantovani va vite épuiser son faible capital sympathie. Comme dans L’artiste et L’homme d’à côté, les deux cinéastes se plaisent à présenter tous leurs personnages comme vils. Face à des villageois rivalisant de stupidité et d’hypocrisie, l’artiste se montre à nouveau lâche et imposteur.

Au fil des nombreuses surprises que ménage le scénario, la chronique villageoise va progressivement virer au jeu de massacre psychologique puis physique jusqu’à une ultime séquence qui force le spectateur à s’interroger. Le jeu scénaristique procède à la mise en abyme de la réalité dans la fiction ou de la fiction dans la réalité… Dans Citoyen d’honneur, la « réalité » au sens fiction filmée avec un fort réalisme semble avoir rattrapé la pure fiction. À Salas, « la réalité dépasse la fiction ».

Forme trompeuse

Le film interroge aussi par sa réalisation et sa mise en scène. Gastón Duprat et Mariano Cohn ont fait des choix techniques qui paraissent inadaptés à cette comédie satirique. La pauvreté de la mise en scène égale celle des « décors de films roumains » filmés et parfaitement restitués par une photographie terne et sans âme. Cette réalisation peu soignée octroie au film une esthétique désagréable dans laquelle la fiction part à la rencontre d’un réalisme documentaire (caméra portée, format vidéo).  Par intermittence, les reflets renvoyés pourraient être ceux d’un reportage destiné à la télévision.

Ces choix techniques discutables ont peut-être été dictés par une durée de tournage et des moyens de production limités. Sur ces aspects, Citoyen d’honneur ne soutient pas la comparaison avec ses deux aînés. La mise en scène observée dans L’homme d’à côté était aussi conventionnelle mais maîtrisée. Précédemment, les deux réalisateurs avaient fait preuve d’un talent plein de promesses dans la composition des cadres de L’artiste. À notre grand regret, Citoyen d’honneur se tient éloigné de ces belles exigences artistiques.

Les (nouveaux) sauvages

L’efficacité du film ne réside donc pas sur sa forme mais plutôt sur son fond qui lorgne vers les comédies italiennes des années 60 et 70, miroirs déformants de la bêtise humaine.  Gastón Duprat et Mariano Cohn n’épargnent aucun de leurs personnages. Possible bouclier, le Prix Nobel de littérature ne cache finalement qu’un personnage vaniteux et cynique. L’épilogue du film viendra volontiers surligner ces traits de caractère.

Au sein d’un casting flirtant avec la caricature mais sans jamais y sombrer, Oscar Martínez, vu dans Les nouveaux sauvages (2014) de Damián Szifron, interprète sobrement le personnage-titre. Présent sur quasiment tous les plans du film, il rend l’écrivain Daniel Mantovani à la fois sympathique et irritant. Cette prestation d’acteur lui a valu de recevoir le Prix d’interprétation masculine au Festival de Venise 2016.

Malgré une forme perfectible, Citoyen d’honneur remplit avec efficacité son programme. Les portraits dressés sont cruels et sans concession. Parfois dessinés à gros traits, ce qui est propre aux comédies satiriques, ils échappent pourtant à la caricature facile. Derrière ces portraits peu flatteurs, Citoyen d’honneur interroge le rapport de notre société contemporaine à la célébrité et ses contraintes.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s