Les fantômes d’Ismaël – Chaos narratif orchestré

Dans Les fantômes d’Ismaël, Arnaud Desplechin s’appuie à nouveau sur ses deux alter-égos fictionnels, Ismaël Vuillard incarné par Mathieu Amalric son acteur fétiche et Dédalus sous les traits de Louis Garrel. Cette nouvelle variation de la saga Vuillard-Dédalus, véritable dédale scénaristique, louvoie entre film d’auteur et film de genre qui, entre ses très nombreuses autocitations, prend des accents bergmaniens.

Ismaël Vuillard (Mathieu Amalric) réalise le portrait d’Ivan, un diplomate atypique inspiré de son frère (Louis Garrel). Avec Bloom (Laszlo Szabo), son maître et beau-père, Ismaël ne se remet pas de la mort de Carlotta (Marion Cotillard), disparue il y a vingt ans. Aux côtés de Sylvia (Charlotte Gainsbourg), Ismaël est heureux. Mais un jour, Carlotta, déclarée officiellement morte, revient. Sylvia s’enfuit. Ismaël refuse que Carlotta revienne dans sa vie. Il a peur de devenir fou et quitte le tournage pour retrouver sa maison familiale à Roubaix. Là, il s’enferme, assailli par ses fantômes…

À l’exception de Rois et reine présenté au festival de Venise en 2004 et du documentaire L’aimée (2007), tous les films d’Arnaud Desplechin ont été sélectionnés dans les diverses sections du festival de Cannes mais sans jamais y remporter la moindre récompense ! Les fantômes d’Ismaël ne déroge pas à ce postulat. Mais cette année, l’absence de prix est justifiée car, en tant que film d’ouverture de la 70ème édition du festival cannois donc, hors compétition, le dernier opus du cinéaste ne pouvait prétendre à aucun prix.

Il existe deux versions des Fantômes d’Ismaël. La « version originale » d’une durée de 2h14 conforme à la volonté du réalisateur fait l’objet d’une distribution confidentielle en salles. La version présentée à Cannes a été écourtée de vingt minutes sur demande du producteur à des fins d’optimisation de l’exploitation du film en salle… C’est de cet avatar dont il est question dans cet article.

Le film surprend dès sa première séquence : au ministère des affaires étrangères, des diplomates s’interrogent sur la disparition soudaine d’un des leurs, Ivan Dédalus (Louis Garrel). D’entrée, Les fantômes d’Ismaël s’approprie les codes des polars d’espionnage, un genre qu’Arnaud Desplechin avait déjà approché en 1992 dans La sentinelle. Nous découvrirons plus tard qu’il s’agit de « Moi, Ivan, espion », un long-métrage qu’Ismaël Vuillard (Mathieu Amalric) est en train d’écrire et de réaliser en s’inspirant de son propre frère pour décrire les aventures de ce Dédalus. Cette première mise en abyme, un film dans le film, en appellera d’autres.

Personnage fictif et fantasmé, Ivan Dédalus qui baigne dans des histoires de fausses identités est le probable alter ego de son créateur Ismaël Vuillard, lui-même double d’un autre réalisateur-scénariste, Arnaud Desplechin. Ce dédoublement est renforcé par Roubaix, ville natale de ce dernier et d’Ismaël.

Enfin, Ismaël Vuillard renvoie à un autre personnage roubaisien et éponyme dans Rois et reine (2004) et déjà interprété à l’époque par Mathieu Amalric. Au suicidaire et fantasque altiste de 2004 répond l’anti-héros de 2017 dopé aux psychotropes et à la recherche de stabilité. Une quête mise à mal par la réapparition inexpliquée « vingt-et-un ans, huit mois et six jours » après une disparition tout aussi inexpliquée de Carlotta son épouse incarnée par Marion Cotillard. Pour ce personnage féminin, Arnaud Desplechin s’est inspiré de Carlotta Valdès (Joanne Genthon), l’aïeule imaginaire dont Kim Novak admire le portrait et visite la tombe dans Sueurs froides (Vertigo, 1958) d’Alfred Hitchcock.

Considérée décédée après une si longue absence, Carlotta espère se consoler d’un époux récemment décédé en Inde en récupérant, en l’état, un patrimoine dont la loi exclu l’ex-mari-veuf. L’harmonie du couple que forment Ismaël et Sylvia (Charlotte Gainsbourg, narratrice du film) est appelée à être rompue en même temps que celle du film.

Outre Carlotta, Ismaël est hanté par ses cauchemars obsessionnels et d’autres fantômes que sont le frère handicapé de Sylvia ou encore Ivan son frère fictionnel. Pour Arnaud Desplechin, les fantômes qui apparaissent en filigrane sont d’ordre cinématographique. Alfred Hitchcock bien sûr à travers le personnage de Carlotta mais surtout Ingmar Bergman. Jamais avant Les fantômes d’Ismaël, le cinéma de Desplechin n’a semblé aussi proche de celui du grand maître suédois. Les intenses échanges existentialistes entre les personnages, les monologues face caméra de Marion Cotillard et Charlotte Gainsbourg renvoient à la grammaire cinématographique de l’auteur de Persona.

Le récit déployé imbrique ainsi diverses histoires et temporalités, plusieurs niveaux d’images mentales ou réelles. Et, si le dérèglement de la narration reflète l’état psychique d’Ismaël Vuillard, cinéaste perdu dans son processus de création, Arnaud Desplechin prend le risque de perdre une partie de son public dans le dédale scénaristique mis en œuvre. Pourtant, la construction narrative en apparence éclatée aboutit finalement à une structure logique.

Cette liberté dans la narration se retrouve dans une mise en scène plus marquée que dans les précédents films du cinéaste. Il y a l’utilisation des codes esthétiques des polars déjà évoqués plus haut et que nous retrouvons aussi dans la scène nocturne du trajet en train où la vitre du compartiment-voyageur fait office d’écran de projection du désordre mental d’Ismaël Vuillard. Les jeux de transparence, les miroirs au tain taché ou les vitres poussiéreuses fournissent des images brumeuses à la netteté incertaine, reflets des doutes des personnages. La multiplicité de lumières née du travail photographique sert le dynamisme de cadres se révélant sporadiquement sur-expressifs (très gros plans). Le montage technique morcelé participe à la restitution des humeurs changeantes des protagonistes tout en soulignant les variations de ton et de rythme des Fantômes d’Ismaël.

Enfin, comment ne pas évoquer le talent, désormais reconnu, de directeur d’acteurs d’Arnaud Desplechin ? Le cinéaste s’attache les services d’un beau casting gravitant autour de Mathieu Amalric qui honore ici sa sixième collaboration avec le metteur en scène. Sous son « air de clochard », il campe avec brio l’imprévisible et surprenant personnage-titre. Louis Garrel, facétieux Ivan Dédalus réminiscence de Paul Dédalus, personnage principal de Comment je me suis disputé… (1996) et de son préquel Trois souvenirs de ma jeunesse (2015), et la touchante Charlotte Gainsbourg apparaissent pour la première fois dans le microcosme du cinéaste. En s’y intégrant parfaitement, nul doute que L’effrontée devenue adulte fera d’autres apparitions dans l’univers si singulier d’Arnaud Desplechin. Enfin, deux décennies après son unique et muette scène dans Comment je me suis disputé…, Marion Cotillard se voit attribuer d’un vrai rôle et, accessoirement, rejouer sa mise à nu de 1996.

Dans cette œuvre polyphonique parfois insaisissable, Arnaud Desplechin creuse ses thèmes de prédilection que sont la filiation, le deuil, la création artistique et la mémoire. Autant d’arguments familiers qui sont sources d’autofictions, d’autoréférences mais aussi d’autodérision. En mêlant mélodrame et film d’espionnage, le cinéaste ne cède pas à un exercice de style mais à un exercice narratif, sorte de vaste film-puzzle dont l’apparent chaos est savamment orchestré.

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