Hippocrate – Radiographies et diagnostic

Hippocrate radiographie les maux de la fonction hospitalière française. Réalisateur-scénariste mais aussi médecin, Thomas Lilti porte un regard aussi précis que lucide sur le corps médical. La mise en scène classique et les alternances mises en œuvre entre d’une part, la pratique et la psychologie et d’autre part, la gravité et la légèreté, rythment un film qui brille de toute son acuité. Ce réalisme indéniable n’est certainement pas étranger au Valois d’or obtenu par Hippocrate lors de l’édition 2014 du festival du film francophone d’Angoulême.

Benjamin va devenir un grand médecin, il en est certain. Mais pour son premier stage d’interne dans le service de son père, rien ne se passe comme prévu. La pratique se révèle plus rude que la théorie. La responsabilité est écrasante, son père est aux abonnés absents et son co-interne, Abdel, est un médecin étranger plus expérimenté que lui. Benjamin va se confronter brutalement à ses limites, à ses peurs, celles de ses patients, des familles, des médecins, et du personnel. Son initiation commence.

Qui mieux qu’un professionnel de la profession peut raconter les affres de la fonction hospitalière française ? Thomas Lilti, réalisateur et coscénariste d’Hippocrate est aussi médecin généraliste. Son deuxième long-métrage déborde de réalisme et de précisions tout en échappant à tout aspect documentaire. Hippocrate est une fiction hyperréaliste dont le rythme ne faiblit jamais. Le cinéaste alterne avec habileté les instants graves (confrontation notamment au premier décès et aux multiples désillusions) et les moments de détente et de nécessaire décompression parsemés de blagues potaches et de tags valant conseils. La narration avance au pas de course à l’image de l’intronisation des nouveaux arrivants dans le service des courts séjours.

Dans Hippocrate, Thomas Lilti procède à une large radiographie du monde hospitalier français. Il y a celle des patients et de leurs familles dans leur désarroi. Il y a aussi celle des professionnels pris également dans toute leur diversité, notamment de statut (Reda Kated en médecin étranger Faisant Fonction d’Interne, César 2015 du meilleur acteur dans un second rôle), leur découverte du métier, leur fatigue tant physique que psychologique et les relations conflictuelles entre services aux intentions parfois divergentes.

Entre les débriefings d’équipe, la gestion des lits libres, celle des transferts de patients et l’attribution des gardes, toute l’administration d’un établissement médical est passée au crible du réalisateur-médecin. Et, à travers les équipements défectueux, le « manque de tout » et les mouvements de « grève », c’est tout le malaise du corps médical qui est mis en images. Le diagnostic avancé n’incite pas à l’optimisme et les réserves, significatives et douloureuses. La fonction hospitalière souffre d’une maladie connue : crise aigüe de rentabilité. Face au prix d’une journée d’hospitalisation, l’« enveloppe » financière limitée contraint à des séjours courts et influe, par extension, le choix des traitements à prodiguer.

Thomas Lilti multiplie donc les radiographies tout en évitant les clichés et les absurdités d’un certain Dr House. Faute de moyens et de dirigeants issus du métier, la fonction hospitalière française, malade, survit au quotidien. Animés de leur belle vocation, les personnels souffrent à exercer un métier devenu « une espèce de malédiction ». Le diagnostic, alarmant, pose la question de l’arrêt des souffrances mais la décision collégiale se fait attendre. Et si la blouse revêtue en fin de film par le protagoniste principal est enfin à sa taille, il n‘en demeure pas moins qu’elle fait toujours apparaître quelques « taches propres » comme autant de marqueurs d’une fonction médicale sous ponctions…

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s