Le direktør – Du Dogme95 à l’Automavision

La singularité de la filmographie de Lars von Trier n’a plus à être démontrée tant elle apparaît désormais flagrante. Chaque film de l’auteur d’Antichrist occupe une place qui n’est jamais celle pressentie à la lecture du synopsis. Le direktør (2006) n’échappe pas à cette ligne par essence non directrice d’une œuvre aussi passionnante que fascinante. Ici, le réalisateur danois endosse le costume de narrateur et alerte son auditoire dès la première séquence du film : « c’est une comédie, un genre inoffensif » !

Le propriétaire d’une société informatique décide de vendre son entreprise. Le problème, c’est que lors de la création de celle-ci, il avait inventé de toutes pièces un président, se retranchant derrière ce personnage fictif au moment de prendre des décisions impopulaires. Or, les potentiels acheteurs veulent négocier avec ce président… Le président fait alors appel à un acteur au chômage pour jouer ce rôle. Le comédien va découvrir qu’il est un pion dans une histoire qui va mettre son (manque de) sens moral à rude épreuve.

De comédie il est effectivement question notamment dans le conflit opposant la partie vendeuse danoise (Jens Albinus et Peter Gantzler) et la partie acheteuse islandaise représentée par Fridrik Thor Fridriksson. Le ton adopté par le cinéaste envers ses compatriotes n’est pas sans rappeler celui de sa mini-série TV L’hôpital et ses fantômes (1994 et 1997). Cette tonalité acerbe a vocation à refléter les relations tendues entre le Danemark et l’Islande car, après avoir été dominés pendant quatre siècles, les Islandais ont fait des Danois « leur bête noire » selon les propos du cinéaste.

Les ressorts comiques du Direktør tiennent aussi des situations. Ainsi, au milieu d’un casting scandinave, nous notons la présence de Jean-Marc Barr. Véritable sparring-partner pour running-gag, l’acteur français fétiche de Lars von Trier ne parlant pas l’islandais et peu le danois assiste au spectacle sans broncher. Mais le véritable personnage-jouet du cinéaste est celui du personnage-titre interprété par Jens Albinus. Ce rôle n’est autre qu’une mise en abyme du métier d’acteur. Cet « acteur qui se prend très au sérieux, donc au chômage » incarne le « Directeur de Tout » et se voit contraint d’improviser un rôle réellement d’emprunt. A priori sans connaissance des aboutissants du scénario, Jens Albinus construit son personnage et le remodèle au fur et à mesure que le passé de « son » entreprise lui est porté à sa connaissance. Les stratégies discutées en « terrain neutre » lui serviront d’illusoires guides.

Nul doute, Le direktør est bien une comédie, mais est-elle inoffensive ? Lars von Trier vide son film de tout message politique, sa mise en danger est ailleurs. Les risques pris se situent d’abord au niveau de la narration. Le cinéaste danois procède à de multiples mises en abyme. Il y a le film dans le film quand le metteur en scène, tout en restant derrière sa caméra, intervient pour commenter l’esthétique ou le scénario du Direktør. A travers le personnage-titre confié à Jens Albinus, il y a le rôle dans le rôle (un acteur au chômage joue le rôle non écrit d’un faux directeur). Cette mise en abyme est poussée jusqu’à l’invocation par le « Directeur de Tout » du dramaturge Gambini, également imaginaire…

Enfin, d’un point de vue formel, ne faut-il pas voir en ce film une mise en abyme des films du Dogme95 ? L’absence de musique, l’improvisation de certaines scènes, la linéarité de la narration et, plus globalement, l’absence totale d’artifices sont quelques une des caractéristiques du Direktør qui renvoient à ce mouvement cinématographique abandonné en 2005, soit un an avant le tournage de ce long-métrage. S’il n’y a peut-être pas là mise en abyme du Dogme95, les réminiscences sont incontestables et bel et bien une volonté de « se moquer des prétentions artistiques ».

En fait, la quasi-totalité des scènes du Direktør ont été tournées en respectant le principe de l’Automavision dont Lars von Trier est le créateur. Hors placement des moyens d’enregistrement audio et vidéo, ce procédé de prise de vue et de son est entièrement géré par ordinateur (cadrages, choix de focale, ouverture de diaphragme, etc.). Outre l’interdiction d’ajouter des lumières artificielles à celles déjà présentes in situ, les règles de l’Automavision prohibent aussi les manipulations d’images et de sons qui iraient au-delà d’un montage élémentaire, chronologique et synchrone. Les résultats obtenus dans Le direktør sont surprenants. A la sècheresse de ton du film fait ainsi écho celle d’un montage syncopé calqué sur le rythme des dialogues. À chaque phrase prononcée correspond souvent un plan et quasiment autant de faux raccords.

Délesté de tout message politique, Le direktør n’est pas le film le plus radical dans son propos de Lars von Trier. Par contre, les « choix » formels dictés par le procédé de l’Automavision confèrent au film une esthétique singulière quasiment vierge de toute influence humaine. Anti-spectaculaire par excellence, ce long-métrage visite des espaces cinématographiques jusque-là inconnus marqués par l’absence totale d’affèterie et de pathos.

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