Creepy – Petits meurtres entre voisins

D’abord animé par une classique intrigue criminelle, Creepy s’assombrit aux côtés de Nishino, personnage psychopathe efficacement incarné par Teruyuki Kagawa. Le film se mue ainsi, petit à petit, en thriller horrifique et psychologique. Kiyoshi Kurosawa, auteur d’une filmographie aux multiples genres, rompt donc avec ses plus récentes réalisations et renoue avec un genre qu’il visita déjà avec succès  en 1997 avec Cure. Maîtrisant à la perfection son art, le cinéaste livre un pur film de mise en scène… plein-champ.

Un ex-détective devenu professeur en criminologie s’installe avec son épouse dans un nouveau quartier, à la recherche d’une vie tranquille. Alors qu’on lui demande de participer à une enquête à propos de disparitions, sa  femme fait la connaissance de leurs étranges voisins.

Pourtant présenté lors de la Berlinale 2016 (hors compétition), Creepy apparaît enfin à l’affiche des cinémas français. Une diffusion postérieure à celle des deux films que Kyoshi Kurosawa a réalisé après Creepy, à savoir Le secret de la chambre noire sorti en mars dernier et Avant que nous disparaissions sélectionné dans la section Un certain regard du dernier festival de Cannes. Cette distribution tardive surprend  alors que le cinéaste japonais peut compter sur un public fidèle en France.

La séquence liminaire du film montre l’inspecteur Takakura (Hidetoshi Nishijima) procéder à l’interrogatoire d’un tueur psychopathe. Cette introduction à l’issue tragique condense toutes les thématiques qui seront abordées dans le film : folie meurtrière, claustration (fenêtres avec barreaux), incompréhension et incommunicabilité, etc. Un an plus tard, Takakura, devenu professeur d’université en criminologie et spécialisé dans l’étude des tueurs en série, est contacté par Nogami (Masahiro Higashide). Cet ancien collègue lui demande d’enquêter sur une ancienne affaire de disparitions non élucidée.

Dans sa première partie, réceptacle d’une minutieuse présentation des personnages, Creepy, inspiré d’un roman de Yutaka Maekawa, déroule une intrigue criminelle de facture assez classique. Les avancées de l’enquête vont mener Takakura à soupçonner son voisin, Nishino. Ce dernier est très efficacement incarné par Teruyuki Kagawa que nous avions déjà vu à son avantage chez Kyoshi Kurosawa notamment en tueur dans le diptyque Shokuzai (2012) ou encore dans le très recommandable Tokyo sonata (2008).

Nishino, dénué de toutes valeurs morales et sociales, époux d’une femme recluse et père d’une fille (Ryôko Fujino) sauvage et distante, est mystérieux, insaisissable et manipulateur. Kyoshi Kurosawa l’intronise par petites touches. Au fur et à mesure de la mise en lumière de ce personnage sombre, Creepy ne cessera de s’assombrir tant dans son récit que dans sa photographie. La luminosité du film s’estompe progressivement, l’atmosphère devient pesante puis macabre et les cadres plus serrés. Insidieusement, Creepy troque les codes d’un polar classique pour adopter ceux d’un thriller horrifique mais conserve une immuable part psychologique.

En invoquant meurtres en série et possessions psychologiques, Kiyoshi Kurosawa rompt avec ses plus récentes réalisations et renoue donc avec le thriller psychologique et horrifique. Un genre déjà visité par le metteur en scène en 1997 avec Cure, le film qui marqua le début de la renommée de son auteur à l’international. Vingt ans durant lesquels le cinéaste a su tirer du naturalisme de sa mise en scène une étrangeté singulière. Creepy ne déroge pas à la règle.

Il y a le jeu observé sur la mise en lumière des scènes et des cadrages au cordeau sporadiquement resserrés pour renforcer le potentiel anxiogène de la scène filmée. Au-delà de ces deux caractéristiques déjà mentionnées plus haut, le film surprend par la faible utilisation du hors-champ ! Cet utile procédé cinématographique désormais souvent utilisé à tort et à travers par des metteurs en scène paresseux ou en manque d’inspiration, Kiyoshi Kurosawa s’y refuse autant que possible. Plein-champ, le cinéaste use de la précision de ses cadres et d’une magistrale utilisation des bruitages. Rarement le « bang » sec émis par une arme à feu, le grincement d’une lourde porte métallique coulissant sur son rail ou l’aspiration de l’air dans des sacs plastiques n’auront été aussi lourds de sens. Quand les bruits ne sont pas signifiants, la musique composée par Yuri Habuka prend le relai pour parfaire l’ambiance orchestrée par Kiyoshi Kurosawa.

Tout ceci est audacieux et révélateur d’un cinéaste maîtrisant à la perfection son art. Et de bout-en-bout, Creepy en fait la démonstration.

Publicités

4 réflexions sur “Creepy – Petits meurtres entre voisins

    • Salut Strum
      Oui, Creepy est un bon K. Kurosawa pour débuter même s’il reste inférieur à Cure. On est là dans un thriller psychologique et horrifique, genre plus abordable que ses films de fantômes et/ou fantastiques les plus récents qui ne m’ont pas entièrement convaincus. Le scénario est assez prévisible et le finale tombe un peu à plat, mais la mise en scène est excellente. K. Kurosawa joue très peu sur le hors-champ. A mes yeux, cette caractéristique fait la différence en comparaison à de nombreux films du même genre abusant du hors-champ.

      J'aime

      • K. Kurosawa plutôt que A.K. non ? 😉 Merci en tout cas, j’irai le voir. Nous parlions de Memories of murder de Bong l’autre jour : j’en parle chez moi à l’occasion de sa ressortie.

        J'aime

      • Oui, je viens de corriger. Kiyoshi et non Akira bien sûr. Ces deux là ne partagent que leur patronyme, car d’un point de vue cinématographie on est sur deux registres bien différents. J’irai lire tes écrits sur Memories of murder.

        J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s