Le jour d’après – Les couleurs des sentiments

Triangle amoureux, filmage en noir et blanc, Sang-soo Hong signe un récit proche de ceux de Philippe Garrel qu’il agrémente d’un travail subtil sur le schéma narratif adopté. Le jour d’après ne déroge ni à l’économie de réalisation ni aux tiraillements sentimentaux de ses protagonistes, deux marqueurs de l’œuvre cinématographique du cinéaste sud-coréen. Plus grave que ses précédentes réalisations, il n’est pas interdit de voir en Bongwan, personnage central du film, un possible alter-ego du scénariste-réalisateur.

Areum s’apprête à vivre son premier jour de travail dans une petite maison d’édition. Bongwan, son patron, a eu une relation amoureuse avec la femme qu’Areum remplace. Leur liaison vient de se terminer. Ce jour-là, comme tous les jours, Bongwan quitte le domicile conjugal bien avant l’aube pour partir au travail. Il n’arrête pas de penser à la femme qui est partie. Ce même jour, la femme de Bongwan trouve une lettre d’amour. Elle arrive au bureau sans prévenir et prend Areum pour la femme qui est partie…

Le jour d’après s’ouvre sur Bongwan (Hae-hyo Kwon), seul dans la pénombre de son domicile. Un isolement surligné par une musique lancinante et austère dont les quelques notes se feront entendre à plusieurs reprises durant le long-métrage. De cette première scène muette, il ressort une solitude qui semble contrainte. Bongwan cumulera d’autres isolements dont celui d’être l’unique protagoniste masculin du récit de Sang-soo Hong. Certes, il y aura plus tard un chauffeur de taxi mais, maintenu hors-champ, sa présence sera uniquement auditive.

Dès cette séquence liminaire, Bongwan apparaît en protagoniste central, véritable centre de gravité autour duquel trois femmes vont graviter : Haejoo son épouse (Yunhee Cho), Changsook son amante et ex-employée (Sae-byeok Kim) et Areum sa nouvelle employée (Min-hee Kim). Trois personnages au physique voisin mais aisément identifiables par le haut de leur tenue vestimentaire respectivement blanc, gris et noir. Pour Bongwan, ces trois femmes représentent le passé, le présent et un possible futur soit la parabole d’une existence qui traverse trois couleurs allant de la plus claire à la plus sombre. En cela, le noir attribué à Areum signe peut-être le deuil d’une relation amoureuse à peine naissante.

Six ans après The day he arrives (Matins calmes à Séoul), Sang-soo Hong renoue avec un filmage en noir et blanc qui finalement sied bien à ce film plus grave, plus sombre et moins ludique que ses précédentes réalisations. Ce noir et blanc et le triangle amoureux mis en images rapprochent plus Le jour d’après des films de Philippe Garrel que de ceux d’Éric Rohmer auquel il est commun de rapprocher le réalisateur-scénariste sud-coréen.

Les discussions filmées montrent les protagonistes de profil. Invariablement, une table sépare les deux parties étrangères ou opposées alors que les parties alliées sont placées côte-à-côte et que celles partageant une intimité sont enlacées. À ce minimalisme de mise en scène caractéristique de son cinéma, Sang-soo Hong adjoint un casting réduit au quatuor présenté plus haut mais jamais réuni dans une même scène, et un nombre limité de lieux filmés (bureau, restaurant, domicile et quelques scènes de rue d’un Séoul nocturne) aux décors communs. Cette économie de moyens et de post-production permet de focaliser l’attention des spectateurs sur les dialogues qui, pour certains, relèvent d’interrogations philosophiques et existentielles (sens de l’existence, de la réalité, des croyances, etc.).

Sang-soo Hong délaisse la répétition de scènes vue notamment dans Un jour avec, un jour sans et adopte un schéma narratif proche de celui de Sunhi tout en jouant sur les temporalités mais à un degré moindre que celui constaté dans Hill of freedom et à fortiori dans Le jour où le cochon est tombé dans le puits. Entre les séquences, le cinéaste substitue aux transitions narratives des transitions formelles soignées qui, couplées à un montage d’une extrême fluidité, donnent l’illusion d’une narration continue et linéaire d’une unique histoire ce que Le jour d’après n’est pas.

Cette discontinuité narrative cachée fait écho à la discontinuité des relations entre des protagonistes incapables de se faire confiance à force de lâcheté, de mensonges et d’indécisions. Dans ce vaste jeu de faux-semblants, la position d’Areum est singulière dans la galerie de personnages de Sang-soo Hong. Aerum, animée d’une croyance en Dieu, est la seule à avoir des convictions inaltérables. Elle est spectatrice en contrepoint, rarement arbitre, des conflits sentimentaux opposant les autres protagonistes.

Enfin, l’interchangeabilité est un principe avec lequel Sang-soo Hong aime jouer. En fin de film, Aerum se vêt d’un manteau et d’une écharpe qui, par leur couleur grise, renvoient à Changsook. Le cinéaste redouble ainsi son motif de base. En délaissant le noir pour le gris, Aerum incarne un possible recommencement pour Bongwan comme une virginité retrouvée symbolisée par la blancheur de la neige fraîchement tombée. Faut-il dès lors voir en Bongwan un alter-ego du cinéaste alors qu’Aerum est incarnée par Min-hee Kim, sa nouvelle compagne à la ville ?

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