Le charme discret de la bourgeoisie – Ruptures et répétitions

Le charme discret de la bourgeoisie fait partie des films les plus maîtrisés de la période française de son auteur. D’ailleurs, c’est avec ce film que Luis Buñuel remporta l’unique Oscar de sa carrière, celui du Meilleur film étranger en 1973. Comme sur tous ses films français depuis Le journal d’une femme de chambre, Luis Buñuel coécrit avec Jean-Claude Carrière un scénario articulé autour de six personnages bourgeois et amis échouant à diner ensemble.

Les Thévenot viennent dîner chez les Sénéchal. Surprise : le repas était prévu pour le lendemain. Thévenot invite tout le monde dans une auberge transformée en salle mortuaire. Nouvelle réception, le samedi, mais cette fois les Sénéchal sont occupés… Le dîner sera ainsi sans cesse repoussé pour des raisons tout aussi absurdes les unes que les autres.

Au couple des Sénéchal incarné par Stéphane Audran et Jean-Pierre Cassel répond celui des Thévenot interprété par Delphine Seyrig et Paul Frankeur. A ce quatuor vient se joindre Florence sous les traits de Bulle Ogier et Don Rafael Acosta, ambassadeur de Miranda, une haute fonction endossée par Fernando Rey.

Cette belle distribution est complétée par de savoureux seconds rôles tels que ceux joués par Julien Bertheau, « évêque-ouvrier », Claude Piéplu, colonel dans l’armée, ou encore Michel Piccoli en ministre de l’intérieur, un rôle voisin de celui qu’il tiendra deux ans plus tard dans Le fantôme de la liberté. Et de l’efficace sextuor principal, nous retiendrons avant tout les trois rôles féminins. Stéphane Audran joue parfaitement de son élégance à la raideur délicate qui faisait déjà tout le charme de La femme infidèle qu’elle incarna pour Claude Chabrol en 1969. Victime d’un « complexe d’Euclide », le personnage névrotique interprété par Bulle Ogier n’est pas sans convoquer, en plus léger, celui de Claire dans L’amour fou (1969, Jacques Rivette). Enfin, l’interprétation décalée de Delphine Seyrig résonne un peu comme une variante comique de sa performance dans L’année dernière à Marienbad (1961, Alain Resnais).

Une décennie plus tôt, Luis Buñuel réalisait L’ange exterminateur durant lequel, après un diner, les invités ne pouvaient sortir du salon de réception. Comme un écho à ce film, Le charme discret de la bourgeoisie narre un dîner sans cesse avorté. Le motif utilisé par le cinéaste est celui de l’interruption qui en sous-tend un second, celui de la réitération.

Les interruptions constatées sont multiples et diverses. Il y a bien sûr les interruptions d’actions, au premier rang desquelles il y a ce dîner, mais elles peuvent aussi être auditives (digressions dans les dialogues, bruits d’ambiance couvrant ces mêmes dialogues) et/ou visuelles pour attirer l’attention du spectateur sur quelque chose qui apparaît d’abord anodin. La narration paraît ainsi fuyante, illusoire et pourtant continue au service d’une intrigue discontinue. En jalonnant son film de  situations incongrues mais jamais absurdes, de souvenirs racontés en flashback, de rêves parfois imbriqués, Luis Buñuel renforce encore l’abstraction de son récit d’autant que ces souvenirs et rêves sont funestes et propices à des rencontres fantomatiques. Cet enchâssement de petites histoires tisse un canevas narratif composé de vignettes liées entre elles par des liens quasi imperceptibles.

Le film procède donc par boucles narratives successives et parfois répétées. À cette dernière caractéristique correspond notamment une scène qui, à trois reprises, nous montre les six protagonistes principaux marchant, sans un mot, sur une route déserte en rase campagne. Cette séquence clôt le film et, via un plan de profil commun, renvoie à la première occurrence de ladite scène pour former une ultime boucle narrative qui ferme le long-métrage sur lui-même. La trajectoire empruntée par le sextuor, bien que rectiligne, paraît alors sans fin et tendre vers un but indéfini.

Ces motifs répétés d’une façon qui peut paraître illogique et le jeu sur les temporalités (souvenirs et rêves) contribuent au caractère abstrait du récit. Il en va de même pour les dialogues d’une grande précision sous une apparente banalité. Enfin, la caméra souvent placée à moyenne distance des personnages maintient le spectateur dans un rôle d’observateur et les acteurs dans une certaine théâtralité. Ici, la scène du lever de rideau sur la énième tentative de nos six acolytes de dîner ensemble vaut pour modèle. Là encore, cette représentation théâtrale imprévue échouera et se terminera sous les huées.

La grammaire cinématographique suivie semble être inspirée en partie de celle de Jean-Luc Godard. Un récit libre, ouvert et allusif, émaillé d’intrusions qui viennent déplacer le centre d’attention des spectateurs. En cela, il est intéressant de constater que Luis Buñuel couvre chaque message politique prononcé par ses protagonistes par la survenance soudaine d’un bruit d’ambiance rendant le message inaudible. Ce procédé avait déjà été utilisé par le chef de file de la Nouvelle Vague, notamment en 1966 dans Made in USA et Masculin féminin.

Pourtant, derrière la république imaginaire de Miranda, il nous semble reconnaître l’Espagne franquiste. Dans la narration, cette « contrée à demi-sauvage » où « on tue pour un oui ou pour un non » et où les guérilléros font « partie du folklore » sert de point d’ancrage à de nombreux faits : l’arrestation et la torture des opposants politiques, la corruption des juges, des policiers et des politiques (notamment dans le trafic de drogues), les bavures militaires, la protection d’anciens nazis, etc.

Tous ces éléments sont distillés par Luis Buñuel au gré d’un récit équilibré et bien rythmé préférant la discrète ironie, et parfois la parodie, à la critique acerbe d’une bourgeoisie oisive au sein d’une société qui lui semble étrangère. La rébellion est ailleurs, périphérique, perceptible en filigrane des thèmes abordés passant, classiquement pour le cinéaste, par les fonctions régaliennes de l’État et les doxas de l’Église, fusse-t-il que la bienséance en soit quelque peu égratignée…

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Une réflexion sur “Le charme discret de la bourgeoisie – Ruptures et répétitions

  1. Hello InCine. Oui, c’est un film surréaliste très réussi (plus par exemple que Le Fantome de la liberté), même si ça ne vaut pas l’Ange exterminateur de la période antérieure. Je pense que tu as raison pour la référence au franquisme que Bunuel détestait de toute son âme.

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