On the milky road – Vers une nouvelle voie ?

Près d’une décennie sépare les deux dernières fictions réalisées par Emir Kusturica : Promets-moi, sélectionné en 2007 dans la compétition officielle du festival de Cannes et donc, On the milky road, présenté dans celle du festival de Venise 2016. Une longue attente prolongée par une distribution tardive du film sur les écrans français, dix mois après sa présentation à la Mostra de Venise. Et, pour ne rien cacher, à notre impatience s’était greffée une certaine anxiété nourrie par une réception plutôt fraîche du film par la presse spécialisée. Nous vous livrons notre verdict.

Sous le feu des balles, Kosta, un laitier, traverse la ligne de front chaque jour au péril de sa vie pour livrer ses précieux vivres aux soldats. Bientôt, cette routine est bouleversée par l’arrivée de Nevesta, une belle réfugiée italienne. Entre eux débute une histoire d’amour passionnée et interdite qui les entraînera dans une série d’aventures rocambolesques.

Emir Kusturica ouvre On the milky road sur la mention écrite « Film inspiré de trois histoires vraies et de beaucoup d’imagination ». Ces trois histoires concernent une femme poursuivie par un espion anglais dans la Yougoslavie des années 1990 ; un livreur de lait qui, durant la guerre en Afghanistan, parcourait 20 km par jour et échappa à la mort grâce à des serpents ; et enfin un homme qui retrouva la liberté en Bosnie en dirigeant des moutons à travers un champ miné. Avec ici la guerre des Balkans comme toile de fond, ces récits irriguent le scénario écrit par le réalisateur. Et, en effet, la narration, classiquement décousue, baigne à nouveau dans une  imagination foisonnante.

Après une si longue absence, nous sommes ravis de constater que l’auteur d’Underground n’a rien perdu de son énergie débordante et de ses visions tant allégoriques que poétiques. Nul doute, tel qu’il nous apparaît, On the milky road ne pouvait être réalisé que par Emir Kusturica qui n’a pas d’équivalent parmi ses contemporains pour passer avec autant de dextérité du comique au tragique et du réalisme au surréalisme qui, ici, tutoie le fantastique et le féérique. Œuvre polymorphe, On the milky road dépasse les genres et déborde d’énergie. Alors que les protagonistes paradent, le film pétarade. L’univers qui s’en dégage, toujours pittoresque, parfois folklorique, nous est familier bien que moins baroque et plus onirique que par la passé.

Faut-il alors abonder dans le sens d’une presse spécialisée reprochant au cinéaste de ne pas renouveler son cinéma ? Pour In ciné veritas, l’argument n’est guère recevable. Certes le cinéaste use de motifs qu’il maîtrise parfaitement, plus particulièrement dans la première partie du film. Mais ensuite, une scène charnière étonnamment sombre et dure fait basculer On the milky road dans une fuite en avant à travers sentiers, champs et cours d’eau. Dans cette échappée belle, l’onirisme prend le pas sur l’allégorie et les mouvements deviennent encore plus amples et… fluides.

Il faut louer ici la qualité de réalisation et de mise en scène qui confère par instant à celle de Mikhaïl Kalatozov dans Quand passent les cigognes (1957), unique film russe ayant obtenu la Palme d’or à Cannes, dont nous entrevoyons quelques photogrammes au détour d’une séquence de On the milky road. Entièrement tourné en décors naturels durant plusieurs étés, le film est habillé d’une photographie exceptionnelle qui rend grâce aux sublimes paysages bosniaques, magnifiques  écrins pour un tourbillon visuel parfaitement cadré.

Le même soin est apporté à la composition des plans qui forment autant d’hymnes aux quatre éléments naturels. Il y a d’abord l’air caractérisé par les multiples prises de vues aériennes dont les deux séquences bornant le film. Le feu, qu’il soit naturel (éclairs) ou artificiel (lance-flammes), brûle le film à mi-parcours. On the milky road renait ensuite de ses cendres en milieu aqueux avant de permettre à nos protagonistes de mieux fouler une terre qu’ils auront pu délaisser quelques instants durant leurs folles envolées pour mieux l’observer.

Dans cette nature mise en images, Emir Kusturica réserve une place de choix aux animaux. Un vaste bestiaire est mis en scène autour, entre autres, d’un serpent amateur de lait, d’un faucon danseur, d’une poule soucieuse de son image, d’un âne besogneux et fidèle ou encore d’un ours gourmand. Les membres de cette arche d’Emir les plus notables seront même crédités dans le générique. La métaphore animalière empreint de symbolisme religieux sert la critique d’un conflit où les hommes mus par leur instinct animal se montrent bien plus sauvages et primitifs que humains.

Une nature et des animaux donc, mais aussi des hommes et des femmes insuffisamment caractérisés faute d’un approfondissement réel de la psychologie des personnages. Si Monica Bellucci apporte une indéniable touche de sensualité, c’est la généreuse prestation de Sloboda Micalovic qui retient l’attention. L’actrice serbe s’insère avec aisance dans l’univers créé par le cinéaste pour en devenir une pièce essentielle.

Malgré quelques longueurs sporadiques, On the milky road constitue une preuve supplémentaire du savoir-faire de son auteur. Au-delà de l’usage de ses motifs chers (personnages pittoresques, fêtes burlesques et alcoolisées où se mêlent musiques, danses et chants démonstratifs), Emir Kusturica ouvre sa filmographie au récit onirique d’une histoire d’amour. Le cinéaste serbe a bel et bien démarré sa mue cinématographique d’autant qu’il déclare que On the milky road est son dernier film traitant de la guerre de l’ex-Yougoslavie qui, même en toile de fond, capte l’attention. Nous ne manquerons pas de suivre les prochaines étapes de cette mutation.

 

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