Like someone in love – Les reflets de la transparence

Dans la filmographie d’Abbas Kiarostami, Like someone in love, présenté en compétition officielle au festival de Cannes 2012, succède à Copie conforme (2010) dont il constitue une sorte de version plus sombre, plus désabusée, toujours atypique mais moins radicale. À la radiographie du duo formé par Juliette Binoche et William Shimell fait ainsi suite l’analyse d’un trio composé d’une jeune escort-girl, Akiko (Rin Takanashi), de son amoureux, Noriaki (Ryo Kase) et d’un érudit sociologue octogénaire, Watanabe (Tadashi Okuno). À la Toscane succède l’urbaine Tokyo d’abord nocturne puis diurne.

Un vieil homme et une jeune femme se rencontrent à Tokyo. Elle ne sait rien de lui, lui croit la connaître. Il lui ouvre sa maison, elle lui propose son corps. Mais rien de ce qui se tisse entre eux en l’espace de vingt-quatre heures ne tient aux circonstances de leur rencontre.

Le titre du film fait référence à la chanson éponyme interprétée par Ella Fitzgerald entendue au détour d’une scène chez Watanabe. Au-delà, il caractérise un à un nos trois protagonistes principaux. Le mot « like » (comme) symbolise Akiko qui se prostitue pour financer ses études sans que ses proches n’en sachent rien. En mentant aux autres, Akiko se ment à elle-même. Ancien professeur en sociologie, érudit et reconnu, Watanabe est détenteur de la sagesse que lui confère son grand âge, quelqu’un (« someone ») de très respectable, étranger au couple formé par Akiko et l’amoureux (« in love ») Noriaki. L’ambiguïté de la relation entre ces deux derniers n’est pas sans rappeler celle qui animait le couple central de Copie conforme.

Ce découpage du titre constitue une première clé de lecture d’un film qui joue beaucoup sur l’implicite et le hors-champ autour d’un trio peu usuel, alliage des plus composite. Abbas Kiarostami n’énonce et ne présente rien. Il place les spectateurs dans l’expectative comme ses acteurs qui au moment du tournage ne connaissaient ni la fin de l’histoire, ni l’évolution de leurs personnages. Par son imprédictibilité le film contraint le spectateur à solliciter ses capacités de perception.

Ainsi, Like someone in love s’ouvre sur une conversation téléphonique placée en dehors du champ de la caméra. Nous découvrirons quelques instants après que cet échange oral concerne Noriaki et Akiko. Cette dernière apparaîtra à l’écran peu de temps après mais il faudra attendre beaucoup plus longtemps pour voir les premiers photogrammes de Noriaki. Nullement présentés, nous apprendrons à connaître les personnages au fil d’une intrigue qui conjugue simplicité et subtilité. Le spectateur a ainsi le sentiment de faire intrusion dans un quotidien. La qualité du mixage des bruits ambiants aide à cette impression de ouate sensorielle et familière.

La séquence d’ouverture, d’une durée d’une dizaine de minutes, sidère. Les deux caméras fixes, dont une épouse le regard d’Akiko, compose un magistral ballet de champs-contrechamps qui instaurent une distance entre les personnages pour souligner leur isolement respectif. Durant toute la durée du film, les nombreuses vitres et les reflets qu’elles projettent participent à la matérialisation de ces séparations invisibles entre les protagonistes. La sophistication plastique des images nait aussi d’une mise en scène épurée et millimétrée. De la fixité et de la précision des cadres, Abbas Kiarostami parvient à imprimer du mouvement au film et démontre à nouveau toute sa maîtrise dans la mise en scène des espaces.

La plupart des scènes composant Like someone in love ne confrontent que deux protagonistes. Ainsi, si l’introduction fait intervenir plusieurs personnages, elle traite toujours les intervenants deux à deux. Durant ces séquences, la caméra projette souvent le regard d’un des protagonistes, voire alternativement de deux d’entre eux. Les regards-caméras semblent s’adresser aux spectateurs, notamment durant la première rencontre entre Watanabe et Noriaki. Ce procédé couplé à la fixité des cadres concentre l’attention des spectateurs sur les voix, les dialogues et les sons d’ambiance, y compris quand ils sont hors-champ. À l’inverse, les instants sans dialogues semblent rêvés et comme ralentis ou en apesanteur. Un appel téléphonique, une interjection ou une demande de renseignements, ce sont toujours des évènements extérieurs à l’action filmée qui servent de liaisons entre les plans-séquences.

Toute cette mécanique cinématographique donne l’impression d’assister en temps réel à un drame intime. Ce sentiment de continuité est aussi dû à la narration chronologique et aux partis pris dans le mixage des bruits d’ambiance. Abbas kiarostami use également de procédés très simples comme l’écoute sans discontinuité, le temps d’un trajet en taxi, de sept messages vocaux en attente sur la messagerie d’un téléphone portable. L’élégance de la mise en scène contribue aussi à ce ressenti qui se niche au détour de quelques détails comme cette table restée dressée sur laquelle deux coupes de champagne trônent, une seule ayant été consommée.

Le raffinement de la mise en scène et de la réalisation sert la subtilité d’un propos concentré sur la démonstration du caractère mensonger des apparences.  Par le prisme des mensonges d’Akiko et des relations entre les personnages, Abbas kiarostami scrute les émotions. Telle une courroie de transmission, la mise en scène anime Like someone in love et parvient à transmettre les émotions des protagonistes.

L’abrupt épilogue brise littéralement et soudainement ce qui jusqu’ici protégeait ou, pour être plus précis, semblait assurer une insidieuse solitude dans l’immense métropole que représente Tokyo. Cette vision plutôt défaitiste mais ouverte des relations humaines dans nos sociétés modernes synthétise avec élégance toute la filmographie de son auteur.

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