Le cabinet du docteur Caligari – La première pierre (1/2)

Le cabinet du docteur Caligari réalisé en 1920 par Robert Wiene fait indéniablement partie des réalisations cinématographiques les plus emblématiques de l’histoire du 7ème art. Sur la base du scénario confectionné par Carl Mayer et Hans Janowitz, le cinéaste allemand construit un univers, créé une ambiance étrange et invente un langage. Quelle soit perçue sous un angle esthétique ou narratif, la démonstration est faite et la réussite est totale.

Une fête foraine plante ses attractions dans la petite ville allemande d’Holstenwall. Un étrange vieillard, le docteur Caligari, entend y exhiber un jeune somnambule, Cesare, dont il monnaie les dons de voyant. Mais Caligari n’obtient pas de l’administration l’autorisation qu’il lui demandait. Le lendemain, le fonctionnaire responsable de cette humiliation est retrouvé mort. Le soir même, Cesare prédit à un jeune homme qu’il ne verra pas la fin de la nuit. Sa prédiction se réalise. Bouleversé, l’ami du défunt, Francis, se met à surveiller Caligari, qu’il suspecte du meurtre…

Dès son générique de début, Le cabinet du docteur Caligari se pare d’atouts graphiques. La police de caractères et les fonds d’écrans utilisés seront reconduits sur tous les intertitres qui jalonnent le film. Et, pour les plus longs d’entre eux, Robert Wiene va jusqu’à faire usage du mécanisme déroulant classiquement réservé aux génériques. L’audace visuelle des premiers instants sera maintenue jusqu’à l’ultime photogramme.

Les décors, œuvres des peintres Walter Reimann, Walter Röhrig et Hermann Warm, forment un personnage à part entière. Sous le refus ostentatoire du moindre angle droit, les obliques tracées s’avèrent tout aussi graphiques qu’anxiogènes. En faussant les perspectives, en multipliant les trompe-l’œil, la scénographie mise en œuvre brouille nos repères visuels. L’aspect labyrinthique et futuriste de l’univers créé influe aussi sur la dimension spatio-temporelle du film. Enfin, par endroit, la hauteur limitée des décors obligent les personnages à se tenir courbés, posture peu naturelle et douloureuse. De perturbateur l’environnement devient pesant et oppressant.

La scénographie concourt donc à la tonalité lugubre d’un récit déjà macabre en six actes et autant de bobines. Une partie de l’action prend place au sein d’une fête foraine, lieu propice aux spectacles étranges. Parmi ceux-ci, il y a celui du Cabinet du docteur Caligari (Werner Krauss), hypnotiseur exhibant sous son emprise le somnambule Cesare (Conrad Veidt) doué de dons divinatoires. Cette variation de La belle au bois dormant prend définitivement une tournure cauchemardesque dès que Cesare est suspecté d’une série concomitante de meurtres nocturnes.

Enfin, le soin apporté aux éclairages des scènes contribue aussi à draper Le cabinet du docteur Caligari dans une ambiance inquiétante optimisée par l’emploi du hors-champ. Ainsi, en fin du deuxième acte, l’assassinat d’Alan (Hans Heinrich von Twardowski) n’est pas filmé. Robert Wiene capte le meurtre à travers les ombres de l’assassin et de sa victime portées sur les murs de la chambre. Par cette mise en scène suggestive, le cinéaste octroie à l’acte meurtrier une abstraction totale. Ce jeu novateur d’ombres et de lumières sera maintes fois repris, à commencer notamment par les contemporains du cinéaste qu’étaient Fritz Lang et Friedrich Wilhelm Murnau. Cette scène comme le personnage de Cesare sont annonciateurs des films de vampire.

Les décors distordus, les éclairages et la mise en scène véhiculent la subjectivité paranoïaque de Francis. Incarné par Friedrich Feher, Francis est le narrateur d’un souvenir cauchemardesque dans un long flashback qui s’insère entre le prologue et l’épilogue du film. Les gros plans et les fermetures à l’iris sont utilisés à bon escient pour surligner les aspects terrifiants et hypnotiques du récit mais aussi pour figurer le psychique tourmenté de Francis. Dans leur diabolique scénario, Carl Mayer et Hans Janowitz ont placé dans l’épilogue une révélation qui constitue le premier twist de l’histoire du cinéma.

Réalisé en Allemagne au lendemain de la première Guerre Mondiale, Le cabinet du docteur Caligari reflète certainement une part de la paranoïa qui hantait alors la nation défaite. Le film de Robert Wiene peut également être perçu comme une allégorie de ce premier conflit mondial. Sous les traits de Cesare, il faut voir les soldats menés à tuer sous les ordres d’un gouvernement autoritaire figuré par le personnage du docteur Caligari. Mais au-delà et à travers une police et un maire inefficaces, la critique avancée semble s’étendre à un large spectre de représentants de l’autorité.

Dans l’article Caligarisme et expressionnisme, nous traitons de l’immense influence exercée par ce film sur de nombreuses réalisations cinématographiques.

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