Que dios nos perdone – Noirceur et nihilisme exaucés

Réalisateur de nombreux épisodes de séries pour la télévision espagnole, Rodrigo Sorogoyen livre son troisième long-métrage destiné au cinéma. À l’image de son précédent film, Stockholm (2013), Que dios nos perdone interroge la psychologie masculine au fil d’une intrigue limpide et au rythme d’un suspense sans faille. Ce film policier empruntant au polar dans sa deuxième moitié est d’une efficacité redoutable.

Madrid, été 2011. La ville, plongée en pleine crise économique, est confrontée à l’émergence du mouvement des « indignés » et à la visite imminente du Pape Benoît XVI. C’est dans ce contexte hyper-tendu que l’improbable binôme que forment Alfaro et Velarde se retrouve en charge de l’enquête sur un serial-killer d’un genre bien particulier. Les deux inspecteurs, sous pression, sont de surcroît contraints d’agir dans la plus grande discrétion… Une course contre la montre s’engage alors, qui progressivement les révèle à eux-mêmes ; sont-ils si différents du criminel qu’ils poursuivent ?

Rodrigo Sorogoyen inscrit Que dios nos perdone dans la lignée de La isla minima (2014) réalisé par Alberto Rodríguez : un duo d’enquêteurs dépareillés lancé sur les traces d’un tueur en série. Alors que les deux films partagent une atmosphère des plus poisseuses, Que dios nos perdone avance des crimes encore plus sordides que ceux mis en lumière par son aîné. Rodrigo Sorogoyen troque l’Andalousie post-franquisme pour la capitale espagnole prise en tenaille entre la visite du pape Benoît XVI et les manifestations des membres du mouvement 15M.

Un décorum propice aux agissements du tueur en série et au déploiement d’un scénario solide, bien écrit et sans temps mort. Des qualités qui ont valu au réalisateur et à sa coscénariste, Isabel Peña, le Prix du meilleur scénario lors de l’édition 2016 du festival de San Sebastian où le film était présenté en première mondiale. Sans concession, violent, cru, empruntant parfois au voyeurisme, Que dios nos perdone surprend et pourra choquer une partie du public (violence appuyée).  L’effet de surprise passé, le film finit par déranger grâce à ses attributs très réalistes renforcé par son ancrage dans le contexte décrit plus haut. Enfin, le sens aigu du détail dont est animé le réalisateur et son refus du spectaculaire à tout crin renforcent cette perception.

Rodrigo Sorogoyen fait preuve d’un indéniable talent de mise en scène et de réalisation. De beaux plans-séquences servent le récit (poursuite dans les rues et le métro de Madrid, chute d’un fuyard depuis un balcon, etc.). Que dios nos perdone ménage le suspense et de vrais moments de tension amenés avec efficacité par une mise en scène appliquée qui joue notamment sur la lumière… ou son absence. L’excellent usage de la musique d’Olivier Arson et du hors-champ participe à la mise en relief des séquences les plus tendues. Toujours sur le plan formel, Rodrigo Sorogoyen fait aussi varier son procédé de filmage. Les prises de vues caméra à l’épaule au format scope du début du film surprennent, notamment sur les scènes en intérieur. Elles laissent ensuite progressivement la place à des photogrammes plus propres et parfois stylisés.

L’enquête policière mise en images s’avère d’abord classique (recherche d’indices, autopsies) avec quelques embardées sur la vie professionnelle et privée du duo d’enquêteurs central. Une révélation en milieu de métrage fait basculer le film vers un schéma narratif moins conventionnel qui force le spectateur à adopter un autre angle de vue. De film policier, Que dios nos perdone se mue alors en polar mais sans abandonner totalement son genre initial. Cette rupture aura aussi pour conséquence de renforcer une ambiance déjà malsaine que quelques touches d’humour viennent très temporairement désamorcer.

Le duo de détectives contribue, notamment par la caractérisation de ses deux membres, à la qualité du film. L’interprétation fournie par les acteurs n’est pas étrangère à ce constat. Si Roberto Álamo dans le rôle physique d’Alfaro a été récompensé du Goya 2017 du meilleur acteur, nous lui préférons la performance d’Antonio de la Torre dans l’interprétation d’un Velarde bègue. Dans ce rôle difficile, l’acteur livre une belle prestation durant laquelle sa diction contrariée est soutenue par un subtil langage du corps.

La religion catholique invoquée par le titre contextualise les motivations du tueur en série mais n’est pas le centre de gravité de l’intrigue. La critique faite est indirecte car, à son terme, le récit ne livre pas frontalement les motivations du coupable. Celles-ci restent donc en partie à la libre interprétation et imagination de chacun… Au-delà du cas spécifique du meurtrier, c’est au final tous les protagonistes qui semblent à la recherche d’un salut, peut-être en vain. En cela Que dios nos perdone, par sa constante noirceur et son nihilisme parfois extrême, semble impénétrable.

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