Barbara – Jeanne B. Barbara

Lauréat du premier Prix de la poésie de la section Un Certain Regard et, plus significativement, du prix Jean Vigo 2017, Barbara de Mathieu Amalric évoque et invoque plus qu’il ne biographie la chanteuse immortalisée par L’aigle noir. Des deux côtés de la caméra, Mathieu Amalric prouve son intelligence de traitement dans un film-prototype dans lequel la nostalgie et l’émotion vont se nicher entre deux plans, deux vocalises ou deux notes de musique.

Une actrice va jouer Barbara, le tournage va commencer bientôt. Elle travaille son personnage, la voix, les chansons, les partitions, les gestes, le tricot, les scènes à apprendre, ça va, ça avance, ça grandit, ça l’envahit même. Le réalisateur aussi travaille, par ses rencontres, par les archives, la musique, il se laisse submerger, envahir comme elle, par elle.

D’abord une voix, reconnaissable parmi des milliers, celle de la chanteuse Barbara, ensuite une chanson, choisie avec à-propos, Chanson pour une absente, puis viennent les premières images du film. Elles donnent corps à cette voix, en l’occurrence, ce sera celui de Jeanne Balibar. Mathieu Amalric introduit son cinquième long-métrage pour le cinéma avec précision et calcul. Son apparition devant la caméra quelques instants après viendra clore ce prologue. Les mises en abyme voulues en place, l’invocation de la longue Dame brune peut débuter.

Car Barbara, le film, n’est pas un biopic sur Barbara, la chanteuse. Il n’a rien d’un pensum alignant les jalons de la vie de la chanteuse. Ni linéaire, ni continue, la narration procède par bribes et visions brumeuses entre compositions au piano, répétitions, concerts et partenaires intimes ou pas. À bon escient, Mathieu Amalric porte donc la casquette de réalisateur-acteur mais jamais celle de l’historien-biographe.

Pour ne pas tomber dans les travers que présentent de nombreux films biographiques, Mathieu Amalric a opté pour une mise en abyme. Un procédé audacieux et risqué dont il avait fait usage dans La chose publique (2003). Si le sujet central du film reste Barbara, en périphérie, le réalisateur fait le récit des péripéties du tournage d’un long-métrage. De quel long-métrage s’agit-t-il ? Un film de Mathieu Amalric (alias Yves Zand) où une actrice, Jeanne Balibar (alias Brigitte), joue le rôle de la longue Dame brune. Par ce procédé du film dans le film, le réalisateur-acteur donne à voir les coulisses du tournage, les décors, les répétitions et, in fine, la gestation du film d’Yves Zand.

Dans ce rôle devant et derrière la caméra, Mathieu Amalric parvient à trouver la juste distance entre le cinéaste contraint par le sujet de son film et l’admirateur de son actrice et de Barbara. Pour sa part, l’actrice Jeanne Balibar joue Brigitte, une comédienne qui interprète Barbara tout en étant confrontée à des images d’archives de cette dernière. Au-delà de la ressemblance physique (traits du visage, silhouette longiligne), l’actrice use de sa grâce, de la précision de ses gestes, de son air lunaire et de sa voix pour asseoir le mimétisme voulu avec son personnage. Sa performance physique et orale impressionne. À la fois habitée et légèrement distante, sa remarquable interprétation mériterait d’être récompensée par quelques prix.

Les accessoires (lunettes noires, broches, boa, etc.) et les tenues portées participent aussi pleinement au trouble provoqué chez le spectateur et aux aspects fétichistes du film. Jeanne, Brigitte et Barbara dialoguent, se fondent les unes dans les autres et nous illusionnent au point de ne plus savoir qui est qui. Par un jeu de miroir continu, l’actrice-chanteuse (les albums Paramour et Slalom dame) et la chanteuse-actrice (dans Franz de Jacques Brel, dont on voit quelques images dans Barbara) ne font qu’une. Leurs voix, leurs corps se superposent, se confondent à l’unisson d’un montage privilégiant le chevauchement de séquences.

L’effet de fusion est porté à son paroxysme par l’important travail de post-production réalisé sur les images et la bande-son. Tourné en 16 mm, le film dans le film bénéficie d’un grain spécifique à ce format renforcé par une patine d’époque obtenue par un retraitement post-filmage. Ces images d’archives ainsi reconstituées se fondent aux vraies images d’archives de Barbara. La continuité visuelle obtenue est parfaite. Ainsi, à Barbara face à son public répond Jeanne Balibar rejouant la scène. Autre séquence mémorable, alors que la chanteuse signe des autographes à des fans apparaît parmi eux Yves Zand qui tend alors une photographie à dédicacer à son actrice qui, non sans malice, l’interroge : « Tu fais un film sur Barbara ou sur toi ? ». « C’est la même chose » lui réplique-t-il.

Souvent, les vraies images d’archives confrontent sur un même plan Jeanne Balibar à celle qu’elle incarne, évoque mais n’imite pas. Et la mystification devient totale quand Mathieu Amalric reconstitue le hors-champ d’une archive. L’archive reconstituée s’intercale alors entre deux plans de la vraie archive pour la compléter. Ici, c’est une broche sciemment mal positionnée sur la robe de l’actrice qui permet de distinguer l’original de la copie. Plus tard, ce sera l’apparition fortuite en arrière-plan d’un personnage contemporain qui permettra de lever l’ambiguïté.

L’exercice de style produit par Mathieu Amalric, parfois poussé au détriment de la compréhension du film, s’articule autour de multiples variations et fragmentations. Singulier, il brille de mille audaces et recèle le portrait de Barbara mais aussi celui d’une actrice dans la peau d’une chanteuse. La comparaison de ces deux longues dames brunes est inutile car, comme Jeanne Balibar compose son personnage, Mathieu Amalric compose son étude d’une femme et de son caractère, qu’elle soit chanteuse ou actrice.

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