Un monstre à mille têtes – Récit et mise en scène à l’unisson

En enveloppant son propos à forte connotation sociale d’une mise en scène aux partis-pris astucieux, Rodrigo Plá livre un thriller aussi efficace que percutant. Avec Un monstre à mille têtes, le cinéaste mexicain renouvèle avec brio les codes du thriller d’action s’emparant de questionnements sociétaux.

Dans une tentative désespérée d’obtenir le traitement qui pourrait sauver la vie de son mari, Sonia Bonet part en lutte contre sa compagnie d’assurance aussi négligente que corrompue. Elle et son fils se retrouvent alors pris dans une vertigineuse spirale de violence. Un animal blessé ne pleure pas, il mord.

Inspiré du documentaire The corporation (2003) de Mark Achbar et Jennifer Abbott, le Monstre à mille têtes de Rodrigo Plá n’a rien du dragon fantastique, il figure les multiples intervenants d’un système corrompu. Ici, l’argument du récit porte sur la dénonciation de pratiques illégales en matière de traitement des dossiers médicaux des patients par les compagnies d’assurance. Citons entre autres les primes aux médecins rejetant le plus de dossiers, les recommandations du ministère de la santé soigneusement ignorées, le refus de dossiers pour cause de pathologie préexistante ou encore l’étouffement d’une affaire (suppression d’un dossier à l’insu des instances juridiques) avant qu’elle ne trouve un écho dans les médias et nuise à la réputation de la société incriminée. Au fil de sa narration et jusqu’au sommet de la pyramide décisionnelle et capitalistique, Rodrigo Plá visite tous les rouages d’un système régi par des accords illicites qui trouvent un terreau fertile au sein d’une bureaucratie corrompue et déshumanisée.

Le cinéaste mexicain fait le récit chronologique de l’enchaînement dramatique des agissements de Sonia Bonet, son héroïne centrale remarquablement incarnée par Jana Raluy. Flanquée de son fils adolescent (Sebastián Aguirre), Sonia s’engage dans une quête obstinée et jusqu’au-boutiste afin d’obtenir la prise en charge par sa mutuelle d’un traitement anticancéreux au prix exorbitant mais essentiel à la survie de son époux. Face à l’urgence de la situation, sa course contre la montre prend les allures d’un enfermement mental dont la montée crescendo de la violence se voit parfaitement transcrite par une narration subtile et intelligente.

Afin d’appuyer sa critique sans concession d’un monde libéral régi par une logique purement financière, Rodrigo Plá met en œuvre une mise en scène d’apparence simple mais redoutable d’efficacité. Nous ne comptons ainsi qu’un seul mouvement de caméra : un court travelling vers la droite. Alors que Sonia, assise sur la banquette arrière d’un taxi, venait de se déplacer sur sa gauche et ainsi sortir du champ de la caméra, ce léger mouvement d’appareil réinstalle le personnage sur la droite de l’écran. Des cadres fixes donc, mais soigneusement composés dans lesquels les protagonistes sortent ou entrent en toute liberté.

Ainsi décrite, la scénographie peut paraître austère et statique. Dans Un monstre à mille têtes, elle ne l’est nullement car les plans-séquences sont courts et les champs contre-champs rares. Le réalisateur fait de tous les éléments des décors, de l’architecture des lieux ou encore des vitres qu’elles soient embuées ou humides des vecteurs de mise en scène. Tous ces éléments servent à obstruer ou masquer une partie du champ de la caméra. L’effet de claustration ou d’isolement obtenu est surligné par l’absence totale de musique durant toute la durée du long-métrage et par un filmage toujours à distance des scènes d’action. La durée courte d’Un monstre à mille têtes sert aussi cette approche d’un irrémédiable malaise allant grandissant avec la violence perpétrée. Sans le moindre temps mort, le film file jusqu’à un épilogue abrupt à l’image des soixante-dix minutes précédentes, sèches et concises.

Et, toujours à bon escient, Rodrigo Plá procède à des décadrages pour repousser une partie de l’action dans le hors-champ. Le dynamisme de sa mise en scène se niche aussi dans une élégante utilisation de la profondeur de champ. Dans un même cadre, le metteur en scène isole un protagoniste en jouant ou pas sur la profondeur de champ. Souvent, cette dernière n’accompagne pas les déplacements du personnage ciblé mais attend celui-ci sur sa position finale. Sur d’autres plans, la profondeur de champ est réglée sur un protagoniste secondaire laissant le personnage principal de l’action dans le flou d’un premier ou d’un arrière-plan, deux terrains de jeux privilégiés par le cinéaste.

Cette gestion spécifique de la profondeur de champ influence le point de vue du spectateur au-delà de celui de Sonia qui reste prédominant. De plus, chaque témoin de l’affaire fait l’objet d’une intronisation subjective souvent accompagnée de son témoignage en voix off d’un procès postérieur à l’action filmée. Ce procédé astucieux offre une mise en perspective de l’action en cours tout en nous invitant à réfléchir à la portée de celle-ci. Le réalisateur pousse son concept jusqu’à filmer un même évènement sous un autre angle de vue, celui du regard du protagoniste intronisé.

Véritable film de genre, Un monstre à mille têtes visite et rend compte avec brio d’une réalité sociale soumise au dictat des règles libérales qui régissent nos sociétés. Mis en partition par une mise en scène conceptuelle vecteur de suspense et de tension, le percutant examen avancé par Rodrigo Plá relève d’une notoire efficacité.

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