Le corbeau – Oiseau de mauvais augure ? (1/2)

En 1943, dans la France sous occupation allemande, Henri-Georges Clouzot réalise Le corbeau, un film produit par la Continental-films, une société allemande de production de films français voulue par Joseph Goebbels et dirigée par Alfred Greven. À sa sortie en salle en octobre de la même année, le deuxième long-métrage du réalisateur connait un beau succès public mais coalise autour de lui un large front d’opposition « rassemblant » le régime de Vichy, celui de l’Allemagne, la résistance française et les instances catholiques. Déplumé sans ménagement, Le corbeau pourrait alors apparaître comme un oiseau de mauvais augure pour son auteur.

Saint-Robin est une petite ville de province comme une autre. Jusqu’au jour où un déluge de lettres anonymes s’abat sur ses habitants. Signées « Le Corbeau », elles ciblent les notables, un à un, et particulièrement le docteur Germain (Pierre Fresnay), accusé d’être un avorteur et l’amant de la femme de son collègue, le docteur Vorzet (Pierre Larquey).

Deux jours avant la sortie du Corbeau dans les salles françaises, Henri-Georges Clouzot quitta avec fracas la Continental-films dont il dirigeait le département scénario. La discorde était née de la campagne promotionnelle assurée par la firme allemande et titrée « La honte du siècle : les lettres anonymes ». En cette fin d’année 1943, en dehors des frontières françaises, le film fut peu vu. L’omnipotence de la Continental-films sur le cinéma français de l’époque contraignit le réalisateur à l’inactivité. L’actrice Suzy Delair son épouse assura seule pendant quatre ans les revenus de leur ménage.

En France, le succès du film fut immédiat. À travers la commune fictive de Saint-Robin, Clouzot mit en scène un microcosme étanche au monde extérieur. La population de ce « petit village ici ou ailleurs » avait les allures d’un inventaire : docteurs, infirmiers, commerçants, sous-préfet, instituteur, postiers, etc. Pour le spectateur, il était aisé de reconnaître dans tel ou tel personnage, un voisin de palier, un collègue de travail ou un membre de sa famille. En touchant à la douloureuse question de la délation, Le corbeau fut perçu par le public comme un portrait lucide de la société française d’alors. Le réalisateur fit de ses protagonistes, tous investis d’un certain pouvoir, autant de figures soupçonnables et soupçonnées par l’entremise d’un scénario écrit avec précision par Louis Chavance. Ce film marqua une époque qu’il dépeignait sans concession et laissa sa trace dans la langue française. En effet, le terme « corbeau » désigne depuis les anonymographes.

En mars 1944, l’acteur Pierre Blanchar et le rédacteur en chef des Lettres françaises George Adam publièrent dans cette revue alors clandestine, un article de L’écran français titré « Le ‘Corbeau’ est déplumé » (cf. en pages 3 et 4). Notons au passage que ce papier était publié sous le couvert de l’anonymat ! Les deux complices s’attaquaient violemment au film, à son scénariste et à son réalisateur reconnaissant à celui-ci le talent de l’ambiguïté. Ainsi, entre « la putasserie de l’héroïne » incarnée par Ginette Leclerc et « les habitants de nos petites villes [qui] ne sont que des dégénérés, mûrs pour l’esclavage », le film alimentait « la propagande anti-française ». Au-delà du jugement porté sur le long-métrage, Henri-Georges Clouzot et Louis Chavance se voyaient qualifiés, par la « bassesse de leur propos », d’« excellents thuriféraires de l’idéologie sournoise de l’ennemi ».

Un mois plus tard, Georges Sadoul considérait aussi que, sur « un sujet volontairement malsain », Le corbeau relevait « d’une propagande anti-française soigneusement enveloppée ». Parallèlement, une rumeur se propagea. Le film aurait été projeté en Allemagne sous le titre Une petite ville française. Là encore, c’est un article publié dans Les lettres françaises qui serait à l’origine de cette rumeur infondée car ce papier resta introuvable. De plus, dès 1943, les producteurs allemands et Alfred Greven au premier chef avaient jugé le film « immoral et déprimant » et avaient refusé d’en assurer l’exploitation en Allemagne et sur les territoires conquis. Ce fait avait d’ailleurs contribué à la démission d’Henri-Georges Clouzot de la Continental-films évoquée plus haut.

Nombreux sont ceux qui avaient reproché au réalisateur et à son scénariste de faire l’apologie de la délation et d’avoir prémédité cet acte. Il ne peut être nié que Le corbeau trouvait dans la France sous occupation allemande un terreau fertile, certainement trop fertile. Mais les deux auteurs ne pouvaient être accusés de préméditation. Ici, un retour sur la genèse du scénario s’impose. Louis Chavance démarra l’écriture du scénario en 1932 et s’inspira de l’affaire de Tulle. En 1923, le criminologiste et graphologue Edmond Locard avait démasqué Anqèle Laval après une longue dictée à laquelle avaient été soumis plusieurs suspects (scène présente dans Le corbeau). Durant plusieurs années, cette Tulliste de trente-cinq ans avait inondé sa ville de plus de mille lettres anonymes qu’elle signait « L’œil de tigre ». C’est avec cette signature devenue titre de son scénario que Louis Chavance déposa son script à la Société des Auteurs en… 1937 !

Sur le front de la deuxième Guerre Mondiale, les forces alliées progressent et libèrent Paris de l’occupation allemande en août 1944. Cette libération tant espérée allait-elle permettre un retour en grâce d’Henri-Georges Clouzot et de son long-métrage ?

Lire la suite : Le corbeau – Oiseau de mauvais augure ? (2)

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3 réflexions sur “Le corbeau – Oiseau de mauvais augure ? (1/2)

  1. J’aimerais bien le revoir bientôt. Je l’ai vu il y a longtemps, mais j’en garde un souvenir assez ébloui. Sadoul a commis plus d’un lynchage critique pour des raisons d’abord idéologiques. Mais le contexte compte quand on parle de ce film et tu fais bien de le rappeler.

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    • Salut Strum
      Le film sera rediffusé sur Arte lundi prochain à 20h50 : https://www.arte.tv/fr/videos/011561-000-A/le-corbeau/
      Il faut (donc) que je publie la seconde partie de cet article d’ici-là !
      D’accord avec toi sur le fait que pour ces vieux films, la contextualisation tant politique que sociale est importante et même essentielle pour certains films comme Le corbeau. Toujours sur Arte, j’ai revu avant-hier Quai des orfèvres qui succède au Corbeau dans la filmographie de Clouzot. Quatre ans d’une mise au placard du réalisateur séparent ces deux films. Dans Quai des orfèvres, les dialogues sont signés Clouzot et, suite à cette période de disgrâce, certains prennent une portée toute autre…

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      • J’aime beaucoup Quai des orfèvres. Sans doute mon Clouzot préféré (en tout cas dans mes souvenirs). Oui, c’est l’idéal de publier ses articles avant la rediffusion des films. 😉 (bon, pour ma part, j’ai parfois du mal à m’astreindre à cette discipline et à écrire en fonction de l’actualité cinéphilique)

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