Le corbeau – Oiseau de mauvais augure ? (2/2)

Le 4 septembre 1944, après la libération de Paris, le Comité de Libération du Cinéma censure trois films, Le corbeau, La vie de plaisir (1944) et Les inconnus dans la maison (1942). Leurs auteurs respectifs – Henri-Georges Clouzot, Albert Valentin, Henri Decoin – et cinq autres cinéastes se voient infliger une interdiction à vie de tourner des films. La sanction reste cependant révisable tous les six mois. Si Paris est libéré, Clouzot reste brisé dans son élan créatif.

Saint-Robin est une petite ville de province comme une autre. Jusqu’au jour où un déluge de lettres anonymes s’abat sur ses habitants. Signées « Le Corbeau », elles ciblent les notables, un à un, et particulièrement le docteur Germain (Pierre Fresnay), accusé d’être un avorteur et l’amant de la femme de son collègue, le docteur Vorzet (Pierre Larquey).

En 1945, les déboires de Clouzot avec les comités d’épuration s’étendent à Pierre Fresnay qui incarnait le Dr Germain, personnage principal du Corbeau. L’acteur doit répondre de deux chefs d’inculpation : ses films tournés pour la Continental-films – Le dernier des six (Georges Lacombe), Les inconnus dans la maison (Henri Decoin), L’assassin habite… au 21 et Le corbeau (Henri-Georges Cluzot) et La main du diable (Maurice Tourneur) – et de son rôle de président du Syndicat des Acteurs. Après six semaines d’incarcération et plusieurs mois d’interdiction d’exercer son métier, Pierre Fresnay peut réapparaitre sur un plateau de tournage, ce sera celui de La fille du diable (1946, Henri Decoin).

Toujours en 1945, Le corbeau, toujours censuré donc invisible, continue de concentrer tous les efforts de démolition. Ainsi, la Centrale catholique du cinéma n’offre pas le purgatoire au film d’Henri-Georges Clouzot. Direction l’enfer, celui des films coté 6 soit la pire notation labellisée « À rejeter, film essentiellement pernicieux au point de vue social, moral, et/ou religieux » et l’épitaphe vaut pour programme :

« Film pénible et dur, constamment morbide dans sa complexité. Amours libres provoquées cyniquement et avec une insistance crue par la femme. Médecin qui prête à l’équivoque par son attitude dans les accouchements. Atmosphère délétère pour laisser soupçonner les auteurs de lettres anonymes et qui s’étend jusqu’à une fillette de quatorze ans et demi d’une attitude équivoque et pénible. Profession de foi d’athéisme par le personnage sympathique. Suicide, meurtre, gros mots, jurons. »

Car derrière la délation, argument principal du film, et loin des valeurs prônées par le régime de Vichy (travail, famille et patrie), Henri-Georges Clouzot s’empare de sujets sensibles et pour certains tabous tels que, l’avortement, l’adultère, l’athéisme, l’addiction aux drogues ou encore cette histoire d’amour entre un médecin (Pierre Fresnay) et une infirme (Ginette Leclerc). Et, comme pour se justifier face à son public, le cinéaste fait prononcer au Dr Vorzet (Pierre Larquey) cette réplique lourde de sens : « Depuis qu’il souffle sur la ville un tourbillon de haine et de délation, toutes les valeurs morales sont plus ou moins corrompues ». Ainsi, au fil des scènes, le film prend les allures d’un portrait acerbe de la France et de toutes ses composantes, depuis les autorités politiques jusqu’aux simples citoyens.

Dans cette étude des mœurs et des rapports entre les habitants d’un petit village, la noirceur extrême du Corbeau dérange d’autant plus qu’elle est servie avec un certain relativisme moral et une ambiguïté qui questionnent. Le réalisateur se livre à un vrai jeu de massacres rehaussé par de multiples fausses pistes et manipulations entre les protagonistes. Alors qu’à Saint-Robin comme ailleurs, « il n’y a pas de traîtres ni de héros absolus, mais des composés », Henri-Georges Clouzot fait de tous ses protagonistes des suspects qui, pour nombre d’entre eux, seront accusés sur la base de peu d’éléments confondants.

À cette noirceur d’un propos divulgué sur un rythme soutenu et tendu, le cinéaste adjoint une atmosphère dont la froideur est notamment caractérisée par une bande son peuplée de bruits. On retiendra notamment les cris de la foule lors de la traque de l’infirmière incarnée par Héléna Manson. L’absence de musiques, exception faite de la scène de l’enterrement, contribue aussi à l’ambiance mortifère voulue.

Revenons sur le cas d’Henri-Georges Clouzot contraint à l’inactivité depuis sa démission de la Continental-films en octobre 1943 et son interdiction à vie d’exercer son métier prononcée en septembre 1944 – évènements relatés dans Le corbeau – Oiseau de mauvais augure (1). De mois en mois, les rangs des soutiens au réalisateur ne cessent de grossir. Parmi eux, il y a des professionnels du cinéma comme Jacques Becker, Pierre Bost, Henri Jeanson, Jacques Prévert. D’autres appartiennent à la sphère de la presse : Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir par l’entremise de leur revue Les temps modernes ou encore Albert Camus par l’intermédiaire de la revue Combat qu’il dirige. Pour sa part, Jean-Paul Le Chanois ne cessa de marteler que Clouzot avait su couvrir son engagement par la Continental-films malgré son véritable patronyme, Dreyfus, « difficile à porter sous un régime nazi ».

Sous la pression de ces nombreux soutiens, la commission d’épuration réexamine et rejuge le scandale Clouzot. C’est finalement en 1946, deux ans après son instauration, qu’est enfin levée la sanction qui frappait le cinéaste. Ainsi, presque jour pour jour, ce seront quatre ans qui sépareront la sortie en salle du Corbeau (28/9/1943) de celle de Quai des orfèvres (3/10/1947). La distribution dans les salles françaises du troisième long-métrage du cinéaste sera suivie, un mois plus tard, par la levée de la censure sur son aîné. Si Le corbeau s’affiche alors au programme de trois cinémas parisiens, il restera quasiment invisible durant plus de deux décennies. Ce n’est qu’en 1969 qu’il réapparaîtra au fronton de quelques cinémas.

Entre l’ombre et la lumière, entre le mal et le bien, deux valeurs dont l’alternance est figurée par le mouvement pendulaire d’une ampoule dans l’une des scènes emblématiques du Corbeau, Henri-Georges Clouzot révèle son perfectionnisme et son réalisme ombrageux. Et, que cela relève ou pas de la graphologie, tout est écrit avec précision par Louis Chavance jusqu’à l’ultime révélation qui forcera le spectateur à une relecture des évènements et à une indispensable contextualisation.

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