The square – Recadrage

Lauréat de la Palme d’or 2017, Ruben Östlund poursuit son étude sur notre incapacité à adopter des valeurs fondamentales, en l’occurrence la confiance et l’altruisme. Ce cinéaste iconoclaste aux méthodes voisines de celles de Michael Haneke aime décortiquer les comportements du genre humain, les soumettre à des imprévus et les pousser à l’extrême pour en révéler les dysfonctionnements. Par le prisme de son personnage principal, The square force le spectateur à s’interroger sur ses propres réactions. Ici, se dérober n’est pas jouer.

Christian est un père divorcé qui aime consacrer du temps à ses deux enfants. Conservateur apprécié d’un musée d’art contemporain, il fait aussi partie de ces gens qui roulent en voiture électrique et soutiennent les grandes causes humanitaires. Il prépare sa prochaine exposition, intitulée « The Square », autour d’une installation incitant les visiteurs à l’altruisme et leur rappelant leur devoir à l’égard de leurs prochains. Mais il est parfois difficile de vivre en accord avec ses valeurs : quand Christian se fait voler son téléphone portable, sa réaction ne l’honore guère… Au même moment, l’agence de communication du musée lance une campagne surprenante pour The Square : l’accueil est totalement inattendu et plonge Christian dans une crise existentielle.

De nombreux médias ont vu dans The Square une critique de l’art contemporain et de son entre soi. Pour les plus déterministes d’entre eux, ce cinquième long métrage de fiction de Ruben Östlund relèverait même de la satire réactionnaire. Nous ne partageons pas cette vision.

Certes le protagoniste principal, Christian (Claes Bang), occupe la fonction de conservateur d’un musée d’art contemporain de Stockholm. Mais cette profession et ce lieu ne contraignent pas le récit. Le musée sert en partie de décors à The square, les agissements de Christian ne sont pas propres à ceux d’un conservateur de musée et l’art contemporain n’est pas l’objet de longs discours dans un film pourtant ample en durée (2h20).

Ruben Östlund interroge des sujets autres : le savoir vivre ensemble (rapports entre classes sociales et origines raciales), la misanthropie, la prédominance de l’individu au détriment de la communauté, etc. Sous ces thèmes, la confiance et l’altruisme sont des valeurs fondatrices mises à mal à Stockholm comme ailleurs. Avec l’art contemporain en toile de fond, le cinéaste suédois livre un film hyper-contemporain qui capte avec acuité les mutations individuelles devenues collectives qui plongent nos sociétés dans un repli sur elles sans cesse grandissant.

Le cinéaste décline ces deux valeurs dans le carré-titre. The square, œuvre d’art contemporain, matérialise « un sanctuaire de confiance et de bienveillance » dans lequel nous sommes tous « égaux en droits et devoirs ». Cet espace de 16 m², finalement peu filmé, ne sera peuplé que deux fois et chaque fois à mauvais escient. Ce no man’s land est un premier territoire parmi d’autres. Il y a l’espace public peuplé entre autres de mendiants et de pickpockets. Il y a le territoire professionnel qu’on ne peut photographier. Les décors design et épurés de ce musée d’art contemporain sont raccord avec ceux de l’appartement de Christian, espace privatif et fermé (aucun plan sur une ouverture vers l’extérieur). Enfin, il y a la banlieue, territoire étranger source de peurs inconsidérées.

À tous ces espaces, Ruben Östlund applique la même rigueur dans la composition de ses cadres, autres métaphores du carré-titre. Dans sa mise en scène, les vastes volumes vides aux décors épurés parfois à l’extrême s’affichent sur des plans larges, souvent fixes, et à la profondeur de champ soignée. Le cinéaste déroule dans ces cadres parfois conceptuels un récit classiquement linéaire composé de séquences autonomes emboîtées comme des Lego.

Ainsi, rien n’introduit la scène d’Oleg, l’homme-singe incarné par Terry Notary. Et elle sera sans incidence sur la suite du scénario. Durant cette séquence emblématique de The square, Oleg, bien plus retors que le chimpanzé débonnaire du personnage incarné par Elisabeth Moss, fait irruption dans un dîner réunissant les mécènes du musée d’art contemporain. Il s’introduit dans un carré, celui des VIP. Son intrusion fait d’abord rire, puis sourire mais assez rapidement inquiète, menace puis agresse l’assistance réunie. En étirant cette séquence et d’autres dans la durée, Ruben Östlund instaure le malaise chez ses protagonistes mais aussi chez les spectateurs dont la perception des actes filmés évolue au fur et à mesure du déroulement de ces actions.

Ce malaise visuel est renforcé par le travail sur les sons d’ambiance qui eux aussi font irruption. À un membre du public atteint du syndrome de la Tourette répondent les bruits du démontage d’une œuvre qui viennent parasiter une conversation en cours ou les cris inquiétants entendus derrière une porte. Ainsi, par son écriture et sa mise en scène, The square s’avère de bout en bout parfaitement imprévisible.

Snow therapy (2014) intriguait, The square provoque. En cela mais aussi par sa progression dramatique et son environnement urbanisé, la palme d’or 2017 est à rapprocher de Play (2011). Dans The square comme dans Play, Ruben Östlund provoque le malaise par l’épure de sa mise en scène, la sècheresse de son écriture et la pertinence de son sujet. Dans les deux cas, il en découle une mise en abyme de la gêne du spectateur et une vision réaliste de la banale lâcheté de l’homme… civilisé.

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7 réflexions sur “The square – Recadrage

    • Salut François.
      C’est sympa de me rendre visite. Ostlund oeuvre dans un cinéma clivant à l’image d’un Haneke (dont il faut que je chronique Happy end). J’ai aimé ce film alors que je n’avais trouvé aucun intérêt à Snow therapy. Avec Ostlund, c’est on aime ou on déteste, c’est chaud ou froid mais jamais tiède. As-tu vu Play ? C’est à ce jour mon film préféré chez Ostlund. Si non, je te le conseille car je pense que les points négatifs que tu exprimes pour The Square tu ne pourras pas les appliquer à Play.

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      • Bonjour Philippe. Avec plaisir. Je n’aime pas rester sur une mauvaise impression concernant un réalisateur. Je regarderai Play et snow therapy pour me faire un avis.

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      • Je te conseille donc Play. Attention, le film est très particulier dans sa mise en scène et beaucoup l’on jugé manichéen, donc possible rejet. Si tel est le cas, ce sera pour des raisons autres que celles que tu exposes face à The square, donc l’expérience est à tenter. Ostlund a un cinéma très clivant, ça passe ou ça casse.
        Moi-même j’ai des cinéastes auxquels je peine à adhérer : les frères Dardennes, Dumont, Rohmer…

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  1. Formellement, c’est un film intéressant en effet et qui aborde plusieurs sujets et pas seulement celui de l’art contemporain, mais pour ma part, je n’ai pas vraiment apprécié le côté un peu retors et donneur de leçons du film. Et Ostlund a du mal à finir (j’ai trouvé qu’il y avait bien 30 minutes de trop).

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    • Salut Strum
      Je n’ai pas perçu The square comme un film retors et donneur de leçons. Et je n’ai pas vu le film passer. Par contre, oui la conclusion tombe à plat et le message délivré reste faible et somme toute assez banal. Mais là où Ostlund réussit bien à mes yeux, c’est sur le côté je contrains le spectateur à s’imaginer être le protagoniste principal. Par certains aspects, ce petit jeu est assez pervers, il faut accepter de « jouer ».

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      • J’ai essayé d’expliquer dans ma critique ce que j’avais trouvé de retors dans le film. Sinon, c’est vrai qu’Ostlund crée un malaise en nous mettant avec réussite à la place de son personnage. Mais il ne laisse aucune chance à celui-ci.

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