Argent amer – Micro-ateliers des espoirs

Dans Argent amer, Wang Bing ne déroge pas à sa façon de faire. Aucune interview, aucun commentaire, aucune musique mais des séquences d’un quotidien nullement mis en scène. Comme dans Ta’ang, un peuple en exil entre Chine et Birmanie (2015) ou le saisissant A la folie (2014), la caméra portée du documentariste suit les âmes en peine d’une Chine moderne déshumanisée. Quand la vie ne tient plus que par un fil au bout duquel est accroché un frêle espoir de lendemains meilleurs.

À peine sortis de l’adolescence, Xiao Min, Ling Ling et Lao Yeh ont des rêves plein la tête. Quittant leur village du Yunnan, ils partent grossir la main d’œuvre de Huzhou, une cité ouvrière florissante des environs de Shanghaï. Soumis à la précarité et à des conditions de travail éprouvantes, ils veulent quand même croire en une vie meilleure.

Wang Bing nous plonge dans le quotidien des ouvriers chinois du textile pour scruter au plus près leurs conditions de vie et de travail. À travers de longs plans-séquences en caméra portée, le documentariste filme ces employés venus de diverses provinces au terme d’un long voyage effectué en train. Certains laissent derrière eux femme et enfants pour retrouver un lointain cousin déjà présent dans cette ville-usine, terre promise où tous les espoirs semblent permis.

Argent amer relève du cadavre exquis. La caméra suit un personnage, l’abandonne pour en suivre un autre avant de le recroiser plus tard. Ces changements de protagoniste principal ne sont pas toujours dictés par le choix du caméraman. Souvent, c’est le personnage filmé qui invite le caméraman à le suivre ou au contraire à le laisser seul. Étonnamment, ce procédé libre valut à Argent amer le prix du meilleur scénario de la section Orrizonti 2016 (Mostra de Venise) !

« L’ouvrier migrant n’a pas le choix », la clé de son succès réside dans sa rapidité d’exécution de gestes répétitifs et précis. Cette dextérité répétée au cours de longues journées de travail est le possible sésame pour obtenir un poste d’ouvrier dans la grande usine de confection textile voisine qui offre des conditions de travail « meilleures » que celles proposées par ces ateliers exigus. Une ambiance moite, un environnement sonore bruyant hantent ces micro-fabriques dont l’étroitesse des lieux surpeuplés reflète les modestes revenus tirés d’un dur et long labeur.

Car, ici plus qu’ailleurs, l’argent qui permet de payer le loyer est un problème au quotidien. La rudesse et l’incessante activité de l’environnement économique rendent l’éloignement de la famille encore plus prégnant et les privations plus douloureuses. Peu d’échappatoires s’offrent à nos antihéros. Ainsi, insidieusement, l’alcool, la violence et diverses combines servent de camouflets face à une nostalgie du passé rendue plus forte par un avenir perçu sans issue.

Par le prisme des micro-ateliers, Wang Bing tire un portrait peu reluisant d’une industrie textile chinoise omnipotente. Les journées de travail se suivent et les regards, lourds de sens, se croisent. Les migrants aussi, il y a ceux qui arrivent, pleins d’espoirs, et ceux qui partent, usés par le désespoir.

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