Les croix de bois – Aller simple pour l’enfer

En 1919, le journaliste et écrivain Roland Dorgelès publiait le roman Les croix de bois écrit en grande partie sur ses notes prises quand il était sur le front de la  Première Guerre Mondiale. Raymond Bernard s’est attelé à adapter ce livre au cinéma pour livrer, sans aucune usurpation du qualificatif, un véritable film historique.

Dans la ferveur et l’exaltation du début de la guerre, Demachy, encore étudiant, répond à l’appel sous les drapeaux. Il rencontre Sulphart, Bréval, Bouffioux et les autres, autrefois ouvrier, boulanger, cuisinier, désormais unis sous le nom de soldat. Ensemble, ils vont rire, ensemble ils vont se battre, ensemble ils vont perdre espoir, noyés sous une tempête de feu, d’acier et d’absurdité. Dans la brume des tranchées défigurées par les canons, les soldats font face à la cruauté de la vie quotidienne, l’attente du courrier qui déchire les cœurs, la terreur des mines cachées, les camarades qui tombent. Tandis que fleurissent les croix de bois sur les tombeaux à ciel ouvert, Demachy finit par perdre ses idéaux.

Le premier plan des Croix de bois synthétise le drame qui va nous être montré. L’image d’un cimetière, vaste étendue de croix blanches, se substitue par un long fondu enchaîné à celle d’un groupe de soldats. De véritables combattants puisque dans un souci de réalisme, Raymond Bernard composa son casting de protagonistes principaux (exception faite d’Antonin Artaud) et de figurants exclusivement parmi les vétérans de la Première Guerre Mondiale. Ainsi, pour Charles Vanel, nul jeu ou interprétation nécessaire, ce genre de rôle ne demandait qu’à se souvenir d’un passé encore récent… Le cinéaste tourna les scènes en extérieur sur d’anciens champs de bataille situés à l’est de Reims où, durant le tournage, plusieurs cadavres furent déterrés et certains furent identifiés.

Fidèle au roman éponyme de Dorgelès, Les croix de bois forme une chronique du quotidien des Poilus dans les tranchées entre moments de terreur durant les assauts, temps d’angoisse durant les repos et instants de détente entre camarades d’infortune. Et le film sidère à plus d’un titre. La mise en scène très élaborée lui confère les attraits d’un reportage de guerre dont découlent un réalisme et une force quasi-documentaires. La puissance d’évocation relève aussi d’audaces techniques observées sur les lumières en clair-obscur (photographie de Jules Kruger), les jeux de transparence (scène liminaire, défilé de la vie des soldats au seuil de la mort, etc.) et sur le mixage des bruits et des sons.

Raymond Bernard souhaitait plus que tout recréer l’atmosphère sonore des combats. Mais en 1931, le cinéma parlant n’en est qu’à ses débuts et les difficultés techniques immenses. Il fit de nombreux enregistrements de sons pour finalement mixer quatre instruments utilisés respectivement pour les déflagrations, les explosions et les sifflements montant et descendant des obus. Encore fallait-il que le fracas des explosions ne couvre pas les dialogues. C’est ainsi que les échantillons de bruits furent insérés entre chaque mot prononcé par les protagonistes. Un travail méticuleux et colossal qui matérialise le premier mélange de pistes sonores du cinéma français. Si la première bataille n’intervient qu’au bout de cinquante minutes, la reconstitution des combats est dantesque. Un enfer visuel et sonore d’une vingtaine de minutes alors que, dans la réalité, « cela dura pendant 10 jours » ! Ce « cela » n’est autre que la reconquête d’un village aux trois quarts en ruine… Un point géographique jugé stratégique et un fait certifié tragique.

Les croix de bois a fait l’objet d’une restauration menée par la société Pathé. Pour ne pas dénaturer le film, la bande son n’a pas été améliorée et sa synchronisation avec les images a été conservée au prix de l’ajout d’écrans noir pour compenser les images manquantes.

Aux brutales scènes d’assaut répondent des séquences plus intimes rivalisant d’un réalisme extrême car les qualités techniques du film sont mises en relief par la modestie d’un récit expurgé de tout héroïsme et pittoresque. Sans longue tirade, des hommes ordinaires dont on sait peu de chose cohabitent par leurs faits et gestes dans un quotidien brut, désespéré et sans emphase. Par ses nombreux travellings latéraux qu’il renferme, Les croix de bois met en relief la vulnérabilité des combattants. Il figure en bonne place parmi les films de guerre ayant le mieux exprimé les douleurs physiques et psychiques des soldats. Il en est ainsi de l’espérance d’une fin de guerre proche masquant mal la crainte d’une issue contraire, ou encore des blessés considérés « chanceux » par ceux qui restent au front et promis à la folie ou à la mort.

Entre autres exemples, nous pouvons ainsi relever une crise de folie traitée sans emphase. Autre scène désarmante, celle de la découverte du creusement d’un tunnel par les Allemands sous le « Bon calvaire ». Nul doute que celui-ci va être miné comme un autre tunnel voisin l’avait été un mois plus tôt. La mort est là, sous les pieds de soldats contraints d’attendre l’arrivée de la relève en espérant qu’elle intervienne avant l’explosion. Le même réalisme épuré anime la scène de l’église où par un travelling la caméra quitte l’office pour passer au-dessus d’un paravent derrière lequel apparaît en légère plongée un hôpital de fortune peuplé de véritables mutilés de guerre. De retour à l’office, la caméra s’attarde sur le soldat Demachy, incarné par Pierre Blanchar, qui supplie une statue de la Vierge en ces termes : « Laissez-nous vivre. Rien que ça ! ».

Si Les croix de bois souffre de quelques scènes quelque peu posées ou sur-jouées, héritage d’un cinéma muet appartenant à un passé encore proche, il n’en demeure pas moins viscéralement marquant. Réponse française au film de Lewis Milestone, À l’ouest rien de nouveau (1930), ce long-métrage de Raymond Bernard avance une dramaturgie exceptionnelle doublée d’une dénonciation de l’iniquité de décisions et de commandements car « Oui, tu l’auras ta croix, si ce n’est pas la croix de guerre, c’est que ça sera la croix de bois ».

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2 réflexions sur “Les croix de bois – Aller simple pour l’enfer

  1. Splendide chronique qui reflète parfaitement l’importance que revêt ce film poignant, non seulement de par sa qualité technique et particulièrement innovante à l’époque (le premier qui donne à « entendre » vraiment la guerre à ceux qui n’y étaient pas), un récit raconté et joué par ceux qui l’ont faite. Il témoigne également du pacifisme chevillé au corps de Raymond Bernard, d’autant plus vif lorsqu’il s’exprimait en ces termes en septembre 1939 dans « Pour vous » :
    « L’accueil qui fut fait à notre film en France dépassa nos espérances, mais je dois la vérité d’ajouter qu’il ne fut pas moins chaleureux en Allemagne. (…)
    Hitler vint. Le film fut immédiatement interdit, en même d’ailleurs que tous les autres films évoquant la guerre. (…) L’homme qui, dans son trop fameux ouvrage, a osé écrire que, pour son pays, la guerre était une nécessité, a su, quand il s’est emparé du pouvoir, préparer son peuple au bonheur suprême en le rendant aveugle et sourd. Puis, d’un geste, il n’a pas hésité à faire lever sur l’Europe de nouvelles, d’innombrables Croix de Bois. »

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