Un homme intègre – À tort et à raison

Dans Un homme intègre, film lauréat du Prix un Certain Regard lors du festival de Cannes 2017, Mohammad Rasoulof aborde à nouveau un sujet d’une grande pertinence. L’entêtement éthique du personnage principal est le parfait reflet de l’audace et du courage politique du cinéaste iranien. Désormais assigné à résidence dans son pays pour « atteinte à la sécurité nationale et […] propagande contre le régime », Rasoulof livre un film nécessaire et indispensable frappé, comme ses prédécesseurs, d’une interdiction de projection en Iran.

Reza, installé en pleine nature avec sa femme et son fils, mène une vie retirée et se consacre à l’élevage de poissons d’eau douce. Une compagnie privée qui a des visées sur son terrain est prête à tout pour le contraindre à vendre. Mais peut-on lutter contre la corruption sans se salir les mains ?

Dans la composition et la mise en scène de son film, Mohammad Rasoulof emprunte beaucoup à un autre film iranien, The hunter (2010) réalisé par Rafi Pitts. Et, si nous nous référons à l’argument du film – un homme face à un système totalement corrompu – nos regards portent alors sur Léviathan (2014) d’Andrey Zvyagintsev. Ces deux « modèles » avaient été remarqués en leur temps, il paraît dès lors logique que Un homme intègre ait été favorablement accueilli par la critique.

Rasoulof fait ainsi le récit d’Un homme intègre face à un système vicié qui le contraindra peut-être à agir contre ses convictions et ses principes moraux. En ne souhaitant être ni oppresseur ni opprimé, Reza (Reza Akhlaghirad), figure anonyme et impassible, se marginalise. Sur la durée et parce que « la fierté des hommes crée des problèmes que l’intelligence des femmes doit bien souvent arranger », seule son épouse Hadis (Soudabeh Beizaee) semble être en mesure de tenir le rôle d’interface entre lui et les composantes de la société iranienne.

En faisant de Reza un personnage entêté, solitaire puis animé d’un désir de se faire justice, le scénariste-réalisateur emprunte aux codes du western auxquels les grands espaces ruraux du film font aussi références. Mais, au fur et à mesure que l’étau se resserre sur le protagoniste principal, le drame social et familial se mue en thriller mafieux tout en conservant sa résonance politique. Rasoulof n’use d’aucune parabole pour tracer le portrait de la corruption qui gangrène son pays. Seule la vie intime du couple formé par Reza et Hadis fait l’objet d’un traitement filtré et elliptique.

Un homme intègre se nourrit de circonstances venant se cristalliser sur la psychologie de son personnage principal. Dans sa mise en scène rigoureuse, le cinéaste maintient les violences hors-champ et circonscrit la tension dans des cadres habilement composés. L’illustration des actes et des faits s’avère ainsi sobre, réaliste et échappe à toute ostentation. Sans didactisme, jamais dogmatique, nullement caricatural, Un homme intègre ne peut être classé parmi les films à thèse, case à laquelle son sujet le prédestinait pourtant.

La réussite du film tient aussi à deux autres aspects. D’abord, Rasoulof émaille son film de quelques scènes marquantes que nous citons sans en dévoiler le contenu : le défilé inquiétant d’hommes à moto, l’attaque anxiogène de corbeaux, l’incendie traumatique d’une maison. Ces séquences fortes sont autant de reflets d’une ambition cinématographique patente. Ensuite, le cinéaste agrémente sa narration de récits périphériques au personnage principal. Parmi ceux-ci, celui se clôturant par la séquence du cimetière mériterait de faire l’objet d’un film à part entière mais aujourd’hui inimaginable en Iran. Le cinéaste a notamment témoigné de sa grande difficulté à engager une actrice iranienne (ici, Nasim Adabi) acceptant d’endosser le rôle d’une femme non musulmane. Le rôle a été maintes fois refusé par crainte de possibles représailles.

Sur ses enjeux moraux, Un homme intègre se révèle fataliste car chacun, par sa résignation, son indifférence, contribue au maintien d’un système hors-la-loi. L’ultime plan dans une grotte, lieu refuge jusqu’ici propice à la réflexion, devenue métaphore d’une impasse physique et mentale figure avec acuité la voie suivie par la société iranienne.

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