Le rire de madame Lin – Rire et périr

Le rire de madame Lin radiographie la dégradation des liens familiaux, des relations d’interdépendance au sein d’une population rurale chinoise paupérisée. Sans juger et sans culpabiliser son public, Tao Zhang ancre avec force son premier film dans le cinéma social chinois.

Dans un village du Shandong, une vieille paysanne fait une chute. Immédiatement, ses enfants en profitent pour la déclarer inapte et l’inscrivent malgré elle dans un hospice. En attendant qu’une place se libère, la doyenne séjourne chez chacun de ses enfants, alors qu’aucun ne veut la prendre en charge. Elle voyage ainsi de famille en famille, tandis que son état de santé et ses rapports familiaux se dégradent. Un rire désespéré et maladif finit par poindre chez cette vieille femme délaissée.

À travers la trajectoire de madame Lin (Yu Fengyuan), Tao Zhang retrace celle d’une Chine où le collectivisme a laissé place au libéralisme et à l’individualisme. Dans la Chine nouvelle de nombreux anciens vivent seuls et modestement dans la ruralité d’une province plus ou moins isolée, ici, le Shandong entre Pékin et Shanghai. Ces « vieux sans nid » connaissent aujourd’hui un taux de suicide cinquante fois supérieur à celui constaté au niveau national. Un constat social et un fait pour le réalisateur dont la grand-mère s’est pendue à l’âge de 96 ans. La veille, ses enfants lui avaient annoncée son placement en hospice.

Ses enfants, madame Lin, veuve prématurée, les a élevés seule. Ils miroitent une population rurale désargentée (instituteur, paysan, petit commerçant). Ses petits-enfants appartiennent eux à une génération attirée par une Chine urbaine à la fois source d’espoirs pour un avenir meilleur et cause d’un triste présent. Pourtant autonome mais devenue fardeau encombrant, madame Lin ne recueille que peu de compassion et d’affectation d’une filiation symbole de l’envers du développement économique chinois.

L’ingratitude et l’impiété mises en images rappellent avec force Voyage à Tokyo (1953) d’Yasujirô Ozu. Dans la lignée de la déliquescence d’une famille dans une société nippone devenue de consommation, Zhang inscrit celle de la famille de madame Lin en marge d’une société chinoise sujet aux mêmes évolutions et conséquences. Le cinéaste chinois partage aussi avec Ozu le même minimalisme dénué de tout pathos.

Le rire de madame Lin est en effet d’une facture simple et sobre. Ainsi aucune musique ne vient accompagner les longs plans qui forment autant de séquences. Ici, la fixité des plans ne contraint pas les acteurs dans le cadre, chacun pouvant librement en sortir pour y revenir plus tard. Autre choix de mise en scène plutôt inattendu, madame Lin figure peu en personnage central dans le champ de la caméra. Souvent filmée de dos, reléguée à une portion congrue du cadre, ou filmée tête baissé, son regard sera rarement capté.

Cette mise en scène à distance des personnages prend le risque de maintenir certains spectateurs à l’écart du récit. Il découle de ces choix scénographiques un film âpre, sec, parfois austère. Ce style quasi documentaire se voir renforcé par le recours à des acteurs exclusivement non professionnels. Alors que les authentiques décors ruraux mal éclairés participent aussi par leur délabrement au portrait d’un microcosme en déchéance, comme dévitalisé.

Intrigants, Le rire de madame Lin – le rire et le film – le sont assurément. Émis par une personne rejetée, ce rire énigmatique, inopiné à la fois convulsif et étouffé, exprime le profond désespoir du personnage. Ce n’est pas un rire libérateur mais dénonciateur et révélateur d’une injustice imposée à un être humain sans défense mais qui aura lutté jusqu’au bout avec le courage du désespoir.

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2 réflexions sur “Le rire de madame Lin – Rire et périr

    • Bonjour Princecranoir,
      Pourquoi pas effectivement rapprocher Tao Zhang et Jia Zhangke, ça fait sens.
      Malgré tout, sur l’aspect documentaire du Rire de madame Lin, je pense que Tao Zhang se montre plus proche de Wang Bing : longs plans fixes, absence de musique, pas de voix off, montage sec et austère. Si un jour Wang Bing devait réaliser un « court-métrage » docufiction (évènement très peu probable), il pourrait beaucoup ressemblé à ce film.

      Aimé par 1 personne

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