Frost – Angle de conflit, angle de visée

Tant du point de vue narratif que formel, Frost semble débuter le tracé d’une ligne de démarcation dans la filmographie de son auteur. Les futures réalisations de Sharunas Bartas viendront peut-être infirmer cette perception, mais toujours est-il que dans Frost, le cinéaste lituanien se détache pleinement de thèmes autobiographiques qui marquaient ses dernières réalisations. Dans ce film-documentaire présenté à la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes 2017, c’est le conflit du Donbass qui est dans la lunette de visée.

Rokas et Inga, un couple de jeunes lituaniens, conduisent un van d’aide humanitaire depuis Villnius jusqu’en Ukraine. Au fur et à mesure de leur voyage au gré des rencontres, ils se retrouvent livrés à eux-mêmes, traversant les vastes terres enneigées de la région de Donbass, à la dérive entre des vies déchirées et les débris de combats. En s’approchant de la ligne de front, ils se découvrent l’un l’autre et appréhendent peu à peu la vie en temps de guerre.

Sharunas Bartas a découpé en trois segments chronologiques le long itinéraire routier emprunté par Rokas (Mantas Janciauskas) et Inga (Lyja Maknaviciute). Ce périple va les mener de Vilnius, capitale de la Lituanie, jusqu’au Donbass, région ukrainienne frontalière avec la Russie. Dans ce road-movie, entre fiction et documentaire, chaque segment répond à des caractéristiques narratives et visuelles propres.

La première partie, avare en repères géographiques, réceptacle de dialogues comptés et tournée essentiellement au crépuscule ou de nuit, remplie efficacement son office. À l’image de Rokas et Inga rapidement jetés sur les routes et dont on sait peu de chose, le spectateur cherche toute information susceptible d’aider à géo-localiser l’action. Ici une plaque minéralogique, là un panneau routier peuvent servir d’indicateurs. Plus illusoires, une devanture à l’inscription non sous-titrée ou l’insigne porté par un protagoniste sont à ranger parmi les indices plutôt que parmi les repères.

Dans un hôtel de Kiev, nos deux héros satisfont à un rendez-vous avec d’autres humanitaires. Ce deuxième segment égraine des dialogues plutôt convenus sur le journalisme et la cause humanitaire. Il est alourdi d’une relation amoureuse hors-sujet et, à plusieurs reprises, les champs-contrechamps comme les dialogues ne paraissent pas avoir été filmés dans leur continuité. Ce ventre mou de Frost peine à prendre corps. Cette deuxième partie semble plaquée au scénario original du film. Sa présence relèverait-elle de la nécessité de faire une place à une actrice française (Vanessa Paradis) et à un comédien polonais (Andrzej Chyra) dans cette coproduction internationale ?

C’est à trente kilomètres de Donetsk que démarre l’ultime segment. Les premiers stigmates du conflit du Donbass apparaissent sur des bâtiments civils qu’on imagine encore récemment habités. Autour de Koras, le filmage adopté par Bartas se fait plus heurté. Le road-movie se mue alors en reportage de guerre aux champs-contrechamps pesants et efficients.

Dans cette ultime partie, le cinéaste parvient à concilier captation documentaire et dimension allégorique. Les larges silences mettent en relief les dilemmes moraux des protagonistes comme ceux de ce soldat russe, né de parents ukrainien et russe. Surtout, plus Koras se rapproche de la ligne de front séparatiste, plus le spectateur ressent l’urgence et la dangerosité du tournage. Le trajet vers l’inconnu se charge d’un supplément d’incertitudes jusqu’à une ultime séquence métaphorique très forte.

Si dans Frost, Bartas délaisse ses recherches esthétiques et ses longs plans contemplatifs au profit de plans serrés au montage plutôt alerte, c’est pour mieux servir la dimension existentielle de son récit. Il découle du film une méditation froide sur la complexité de la guerre et sur les questions d’identité nationale. En début de métrage, quelques séquences des manifestations de Maïdan nous remémorent l’excellent documentaire Maïdan (2014) réalisé par Sergeï Loznitsa. Et si Frost est le premier grand film sur le conflit du Donbass, il pourrait préfigurer Donbass le prochain film de Loznitsa.

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