Corps et âme – Du rêve à l’irréalité

Après avoir obtenu la Caméra d’Or au festival de Cannes 1989 pour Mon vingtième siècle, Ildikó Enyedi a effectué un retour inattendu au cinéma de fiction en 2017 avec Corps et âme. En lui attribuant le convoité Ours d’or, le jury de la Berlinale a récompensé un film très singulier entre chronique sociale et fable fantastique qui, comme son titre le laisse sous-entendre, demeure délicatement suspendu entre sensualité et étrangeté.

Mária, nouvelle responsable du contrôle de qualité et Endre, directeur financier de la même entreprise, vivent chaque nuit un rêve partagé, sous la forme d’un cerf et d’une biche qui lient connaissance dans un paysage enneigé. Lorsqu’ils découvrent ce fait extraordinaire, ils tentent de trouver dans la vie réelle le même amour que celui qui les unit la nuit sous une autre apparence…

Le scénario de Corps et âme repose sur une belle idée à la fois simple et poétique : une idylle amoureuse unissant Mária (Alexandra Borbély) et Endre (Morcsányi Géza) mais uniquement dans un rêve partagé et prolongé, nuit après nuit, par nos deux protagonistes. En juxtaposant rêve et réalité, Ildikó Enyedi joue de la dualité entre un monde fantasmé et celui réel d’un abattoir où sont employés Mária et Endre. Pour eux, ce rêve va peu à peu constituer une seconde réalité susceptible d’influer leur quotidien respectif.

D’apparence improbable, l’amour entre cet homme mature et cette jeune femme timide et inexpérimentée peut-il devenir réalité ? La réalisatrice hongroise, qui reconnaît une part autobiographique dans le personnage de Mária, ménage le suspense en déroulant un récit aux multiples fausses pistes et ellipses. L’attente mise en œuvre passe aussi par l’alternance des moments de tension. Ainsi, au-delà de la dualité entre rêve et réalité, Corps et âme fait se succéder à l’écran scènes de film carcéral, de thriller et d’interrogatoire.

Par le biais d’une direction d’acteurs forte, Enyedi joue de l’étonnante complémentarité de ses deux comédiens principaux. La qualité de leur incarnation entre langueur et spleen est à souligner au même titre que celle de Zoltán Schneider dans un second rôle. Si la narration de Corps et âme passe bien sûr par les dialogues, elle transite aussi par des silences… qui se laissent entendre.

La mise en scène distanciée participe à l’aspect un peu surréaliste de l’histoire. Le rêve partagé est dévoilé en longs plans fixes et larges captés en pleine nature. En opposition, les scènes urbaines relevant du monde réel arborent d’élégants gros plans. La même minutie est observée dans le découpage de ces scènes du quotidien où un soin particulier est apporté à la mise en scène des détails.

Corps et âme alterne l’environnement onirique et hivernal porté par le rêve et la sphère non moins glaciale d’un abattoir. Ce lieu propice au développement d’un documentaire est ici filmé comme un lieu de travail banal. Le film n’a pas vocation à documenter le fonctionnement de cet univers de mort programmée. En fait, par la mise en scène adoptée, la réalisatrice trouve un juste équilibre entre drame distancié de la solitude et cinéma clinique façon Yórgos Lánthimos (The lobster). Les quelques embardées maîtrisées vers un cinéma plus viscéral parachèvent la réussite d’un pari risqué.

Soulignons aussi la belle utilisation des intérieurs épurés, quasi vides, des appartements de Mária et Endre. L’atmosphère dégagée de ces décors reflète la psyché de ces deux personnages. Ces lieux clos comme ceux de l’abattoir figurent l’enfermement mental des protagonistes. Traitée avec délicatesse et sans emphase, la mise à nu de leurs sentiments a des visées libératrices. De cette écriture inspirée nait un film brillant, une sorte de fable à la fois sensible, froide et poétique au ton indéniablement singulier, quasi inédit.

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