Transit – Histoire parallèle

Après Phoenix en 2014, le scénariste-réalisateur Christian Petzold adapte au cinéma un autre roman, Transit publié en 1944. L’écrivaine juive-allemande Anna Seghers faisait le récit de sa fuite de l’Allemagne fasciste qui la mena à Paris puis à Marseille avant de trouver exil au Mexique en 1941. Alors que l’action contée date de 1940, le cinéaste allemand prend le parti de ne pas effectuer de reconstitution historique. Marseille et ses habitants qui apparaissent à l’écran sont contemporains. Ce choix de mise en scène relève-t-il d’un pari audacieux ou d’une facilité de réalisation ?

De nos jours, à Marseille, des réfugiés fuyant les forces d’occupation fascistes rêvent d’embarquer pour l’Amérique. Parmi eux, l’Allemand Georg prend l’identité de l’écrivain Weidel, qui s’est suicidé pour échapper à ses persécuteurs. Il profite de son visa pour tenter de rejoindre le Mexique. Tout change lorsque Georg tombe amoureux de la mystérieuse Marie, en quête désespérée de l’homme qu’elle aime, et sans lequel elle ne partira pas…

En ancrant un récit de 1940 dans la France d’aujourd’hui, Petzold mélange deux temporalités qu’il fait entrer en résonnance. Un lien peut être tiré entre les exilés juifs d’hier et les migrants d’aujourd’hui : la fuite d’une oppression. Cependant, le réalisateur avance avec prudence sur les parallèles qui peuvent être faits entre son film et l’actualité. Il ne les revendique pas et explique son choix de mise en scène par sa volonté de ne pas « reconstituer une époque » et par le fait que « les tentatives de fuite, les angoisses, les traumatismes, les histoires des gens qui étaient coincés à Marseille il y a 70 ans sont immédiatement compréhensibles. »

Transit n’est donc pas à percevoir comme une parabole sur les migrants même si les maux demeurent : délation, traque et répression. L’Histoire bégaye. Dès lors le dispositif de transposition d’une époque sur une autre peut prendre sens. Il surprend et déroute par son anachronisme assumé qui cherche à faire dialoguer deux temporalités. Il parvient même à convaincre tant que les dangers restent visibles et palpables. Malheureusement, l’inquiétude et la terreur disparaissent assez vite de l’écran pour ne plus être que racontées de façon littérale par une voix off.

La voix du narrateur est celle d’un personnage périphérique sur lequel le spectateur pourra mettre un visage en fin de film. En version originale sous-titrée, les propos du narrateur ne sont pas sous-titrés mais doublés par Jean-Pierre Darroussin. Sans mettre en cause la voix posée et quelque peu monocorde de l’acteur français, la voix off de Transit en ressort encore plus extérieure à l’action. Souvent, cette narration orale fait œuvre de mise en scène d’évènements non montrés. Par intermittence,  elle décrit littéralement l’action se déroulant à l’écran ! De trop présente, la voix off se fait alors superflue.

Nous reconnaissons dans le découpage de Transit la sécheresse de montage assez caractéristique de la filmographie de Petzold. Elle convient au propos tenu bien qu’elle soit parfois utilisée à mauvais escient. Ainsi, la puissance emmagasinée par la scène d’arrestation (après disparition de ses attributs contemporains visibles en début de scène) est subitement désamorcée par la séquence suivante (et inutile) où nos protagonistes apparaissent dans un parc de jeux pour enfants.

Par contre, Transit convainc dans le portrait dressé d’individus en « transit ». Marseille, c’est un port et une porte vers un horizon de libertés pour une population de passage dans l’attente et l’espérance de lendemains meilleurs. Au-delà des démarches administratives à suivre pour obtenir un visa, le parcours dans la cité phocéenne de Georg, incarné par Franz Rogowski, cousin germano-français de Joachim Phoenix vu dans Happy end (2017, Michael Haneke), est émaillé de nombreuses rencontres. Des personnages anonymes entrent ainsi dans le champ de la caméra sans assurance d’y réapparaître plus tard.

Parmi les trajectoires croisées, il y a celle de Marie incarnée par Paula Beer remarquée dans Frantz (2016, François Ozon). À plusieurs reprises, l’actrice allemande surgit soudainement à l’écran avant de s’éclipser. Dans la première moitié de Transit, ces apparitions intermittentes quasi spectrales frustrent. Elles figurent l’existence même de ces individus sur les chemins de l’exil. Si dans la deuxième partie du film ses apparitions sont plus consistantes, l’actrice demeure sous employée dans un rôle insuffisamment écrit. Dommage, car il y a chez cette jeune comédienne un potentiel de jeu que nous percevons étendu et à découvrir dans ses prochaines compositions.

L’atmosphère d’occupation qui pèse sur Marseille ne faisant pas long feu, le dispositif mis en œuvre par Petzold perd rapidement à la fois son utilité et sa crédibilité. Le choix de mise en scène fait par le cinéaste paraît finalement incompréhensible. Il se révèle maladroit et contreproductif face au message porté par Transit qui aurait gagné à être plus politisé.

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4 réflexions sur “Transit – Histoire parallèle

  1. Assez d’accord avec cette critique. Ce film m’est apparu très artificiel. S’il restitue assez bien la condition précaire de l’individu en transit, je trouve qu’il échoue dans son romanesque et dans un éventuel propos politique. Paula Beer entre et sort comme dans une pièce de théâtre et oui son rôle est sous écrit. Je ne connais pas la filmographie de Petzold, ça ne m’a pas donné envie de voir le reste, à tort sans doute

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    • Salut François,
      De Petzold, j’ai vu Barbara puis Phoenix et donc Transit. Mon classement de ces 3 films suit le même ordre sachant que de Barbara, mon film « préféré », je ne garde pas de grands souvenirs impérissables. Bref, j’insiste mais j’adhère de moins en moins. Il est très probable que je fasse l’impasse sur le prochain.

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  2. Merci pour ce compte-rendu. J’ai des réserves sur le procédé utilisé, cette transposition de 1940 à aujourd’hui sans recontextualisation, du coup je n’ai pas vu le film. Pourtant, j’avais bien aimé Phoenix.

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    • Merci à toi. J’avais les mêmes réserves que toi sur le film. Après visionnage, ces réserves demeurent. Je n’ai pas mordu à l’hameçon. Si tu n’as pas vu Barbara, je te le conseille plus volontiers que ce Transit.

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