Everybody knows – En terrains connus de tous

Asghar Farhadi est l’auteur de récits remarquablement ancrés dans le contexte social et politique de son pays. En 2013, le cinéaste iranien avait réalisé Le passé. Cette première tentative d’exporter son cinéma nous avait moyennement convaincu. Le passé n’avait pas la force des œuvres précédentes du cinéaste. Celui-ci n’était pas parvenu, à nos yeux, à redresser la barre dans sa réalisation suivante en Iran, Le client (2016, Crime, châtiment et esquives), pourtant animée par des acteurs locaux. Avec Everybody knows, Farhadi réitère l’expérience de Le passé mais cette fois-ci en langue et terres espagnoles.

A l’occasion du mariage de sa sœur, Laura revient avec ses enfants dans son village natal au cœur d’un vignoble espagnol. Mais des évènements inattendus viennent bouleverser son séjour et font ressurgir un passé depuis trop longtemps enfoui.

La séquence d’ouverture de Everybody knows s’attarde sur un mécanisme horloger logé dans le clocher d’une église. L’installation est vétuste mais fonctionne parfaitement. Seconde après seconde, elle mesure le temps qui passe pour le transcrire sur le cadran d’horloge qui orne ce clocher. Que faut-il retenir de cette ouverture métaphorique : la vétusté du mécanisme, son implacable précision, le temps qui s’écoule invariablement ? Les plans qui suivent sont plus explicites : une paire de ciseaux tenue par une main anonyme découpe des articles relatifs à un kidnapping d’enfant.

Asghar Farhadi nous avait jusqu’ici habitués à des introductions plus énigmatiques. Son récit ne dérogera pas à nous présenter les faits dans toute leur linéarité chronologique. Et, s’il sera bien question d’un évènement passé et tenu secret, celui-ci sera simplement raconté sans faire l’objet d’un flashback filmé. Une narration académique, explicative et mécanique dont la simplicité débouche sur une trop grande lisibilité.

Ainsi, symbolique d’une intrigue domestique limpide, l’attendu kidnapping d’un des protagonistes sera effectif mais hors champ après une introduction longue et inefficace. Farhadi s’échine en effet à présenter un trop grand nombre de protagonistes insuffisamment caractérisés. Au fil de scènes trop découpées, on peut soupçonner de la part du réalisateur une volonté de complexifier un scénario qui se révèlera insuffisamment écrit. Et les personnages à la psychologie non creusée donc cantonnés au rôle de pions seront placés sur un échiquier faussement complexe. Dans les faits, à l’issue de ce long préambule, la sanction sera double pour le spectateur : confusion et efforts mal récompensés puisque nombre de ces personnages seront abandonnés.

Pour une raison futile, le personnage incarné par Ricardo Darín n’est pas invité à prendre part à ce maelström introductif. Alejandro n’apparaîtra à l’écran qu’à mi-parcours. Dommage, face à Penélope Cruz et Javier Bardem, l’acteur argentin est le seul à apporter quelques éclats à son interprétation malgré un rôle sacrifié. La qualité des performances d’interprétation des trois têtes d’affiches est inversement proportionnelle à leur temps respectif de présence dans le champ de la caméra de Farhadi. Le cinéaste pourra librement constaté qu’il n’est jamais aisé de diriger des acteurs dont on ne partage pas la langue maternelle. D’autres avant lui ont échoué dans cette entreprise.

Pourtant fin scénariste, Farhadi déploie un scénario décevant, sans originalité et hors-sol. Sans avoir à réécrire la moindre ligne du script, cette coproduction hispano-franco-italienne réalisée en Espagne aurait pu être tournée en France, en Italie ou ailleurs. Everybody knows demeure désespérément libre de tout ancrage social et politique. En comparaison, À propos d’Elly (2009), bâti également sur la disparition d’un des protagonistes, se montre infiniment plus pertinent.

Par contre, la mise en scène sans éclat adoptée ne surprend pas. Elle est certes maîtrisée mais dénuée de toute prise de risque. Une scène du film montre un groupe d’individus survolé à faible altitude par un drone équipée d’une caméra. Quelques plans filmés depuis ce drone viendront émailler le film mais sans rien apporter au récit. En fait, une seule de ces séquences aériennes pourrait avoir un intérêt mais, après traitement en post-production, elle nous est livrée en qualité vidéo de famille… Farhadi ne concrétise pas ses intentions formelles et plonge les terres ibériques hôtes dans une palette réduite de couleurs ternes.

Everybody Knows n’est pas un mauvais film en soi. Mais l’absence d’ambition formelle et une narration faussement complexe (situations fabriquées parfois incohérentes, parfois improbables) cédant à certaines facilités (final chargé en pathos, absence d’épilogue) contribuent au peu d’intérêt du film. La tragédie filmée se révèle trop mécanique et échoue à masquer des ressorts dramatiques usés et des rouages vétustes, imprécis et insuffisamment psychologiques. Le temps passe et le cinéma de Farhadi perd ses meilleurs attributs dont l’implacable ancrage politico-social de Une séparation (2011) et des films qui l’ont précédé.

Everybody knows est un bon film d’exportation : consensuel à souhait, lisse et anecdotique. Il a parfaitement rempli son rôle de film d’ouverture du festival de Cannes 2018 dont il est reparti, logiquement, non récompensé. En cela, Everybody knows ne fait pas mieux que le film d’ouverture de l’édition 2017, Les fantômes d’Ismaël (Chaos narratif orchestré). Mais le film d’Arnaud Desplechin était présenté hors compétition (pourquoi ?) donc inéligible à l’obtention d’une quelconque Palme exception faite de la nôtre, purement honorifique.

Publicités

5 réflexions sur “Everybody knows – En terrains connus de tous

  1. Je suis d’accord avec l’intégralité de cette critique. Le film est regardable mais banal. J’aimais bien l’aspect social, la lutte des classes dans Une séparation. Cet aspect est bâclé ici et les secrets de famille sont trop clichés pour passionner le spectateur. Bof donc

    Aimé par 1 personne

  2. D’accord avec toi. L’histoire est plausible mais le film pêche par son exécution. C’est le moins bon film de Farhadi et l’on est loin de La Séparation en termes de rigueur de la mise en scène et d’intérêt. En revanche, j’ai trouvé Bardem bon. Quelques mots chez moi également.

    Aimé par 1 personne

    • Depuis Une séparation, la qualité des films de Farhadi ne cesse de décroitre. J’ai à peu près vu tous ses films et celui-ci est le moins abouti. J’ai trouvé Bardem un peu trop monolithique sans que cela me dérange beaucoup. Par contre, concernant Penélope Cruz… dramatiquement à côté de son rôle dramatique !

      J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.