L’homme qui tua Don Quichotte – ¿ « Quixote vive » ?

L’homme qui tua Don Quichotte démarre au son d’une voix, celle de Terry Gilliam. En voix off sur un écran noir, le cinéaste témoigne que ce film est le fruit de vingt-cinq ans de travail… et de foire d’empoigne ! Dès lors, il est légitime de s’interroger sur ce qui caractérise le plus ce long-métrage espéré de longue date et à la genèse maudite. Est-ce que L’homme qui tua Don Quichotte reflète le long labeur annoncé ou relève-t-il plutôt d’un ersatz de film, possible spécimen de foire ?

Toby, un jeune réalisateur de pub cynique et désabusé, se retrouve pris au piège des folles illusions d’un vieux cordonnier espagnol convaincu d’être Don Quichotte. Embarqué dans une folle aventure de plus en plus surréaliste, Toby se retrouve confronté aux conséquences tragiques d’un film qu’il a réalisé au temps de sa jeunesse idéaliste : ce film d’étudiant adapté de Cervantès a changé pour toujours les rêves et les espoirs de tout un petit village espagnol. Toby saura-t-il se racheter et retrouver un peu d’humanité ? Don Quichotte survivra-t-il à sa folie ? Ou l’amour triomphera-t-il de tout ?

Tout d’abord, il faut souligner le caractère non mensonger du titre. L’homme qui tua Don Quichotte est bel et bien l’omniprésent protagoniste principal de L’homme qui tua Don Quichotte. Très autocentré sur ce personnage interprété par Adam Driver, reflet patent du réalisateur qu’est Terry Gilliam, le récit relègue Don Quichotte incarné par Jonathan Pryce à un rôle secondaire. Dommage, car l’acteur anglais est à créditer de la meilleure performance au sein d’un large casting international caractéristique des films destinés à une distribution mondiale. Dans ce casting-mosaïque véritable auberge espagnole, on remarquera sans peine quelques acteurs « poussés » qui, par chance, restent cantonnés à des rôles aussi brefs que inutiles. Plus gênant est le « traitement » misogyne des personnages féminins. Les organisateurs du Festival de Cannes ont été bien inspirés de programmer ce film en clôture dudit festival.

Comme Miguel de Cervantès, Gilliam procède par des mises en abîme. Mais là où l’auteur de L’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche parvenait à créer un univers décalé et génialement absurde, Gilliam et son fidèle coscénariste Tony Grisoni échouent par excès d’agitations contreproductives et par absence d’imagination. Métrage vaguement divertissant, L’homme qui tua Don Quichotte vire à la farce mal dosée. L’excès d’éléments contemporains nuit au film. Là où la moto a remplacé le cheval, là où les éoliennes sont plus nombreuses que les moulins à vent, l’épique, le pittoresque, le lyrisme et la poésie ont disparu.

Gilliam adapte donc très librement le manuscrit devenu classique de Cervantès. Un choix (discutable) dont il fait même mention dans un dialogue alors que le film a déjà commencé depuis une trentaine de minutes ! Sait-on jamais, quelques spectateurs peu attentifs auraient pu ne pas s’en rendre compte… Soulignons au passage la pauvreté des dialogues, eux aussi modernisés pour le pire. L’écho au chef-d’œuvre de Cervantès est très lointain, à peine audible, d’autant que dans L’homme qui tua Don Quichotte, la langue de Shakespeare prévaut largement sur celle de Cervantès.

À travers son personnage de Sancho Panza réalisateur, Gilliam ne parvient pas non plus à porter sa réflexion sur la difficulté (combat contre des moulins à vent ?) à créer un film. Entre producteur imbus et recherche de l’acteur idéal, la mise en abîme est certes intéressante mais ne suscite guère d’intérêt tel qu’elle est avancée. Dans cette veine, le visionnage du documentaire sur l’échec à réaliser ce film en 2000, Lost in La Mancha (2002, Keith Fulton et Louis Pepe), se révèle bien plus instructif.

À mi-parcours, l’inscription « Quixote vive » – affirmative contrairement au titre de notre chronique – apparaît sur un panneau planté au milieu de nulle part. Nous voilà enfin arrivés à destination. Les plans suivants cumulent les bons indices jusqu’à ce qui aurait dû être le plus beau moment de cinéma d’un film qui en manque cruellement. Cette séquence est symbolique et symptomatique. Gilliam démarre ses scènes mais n’en amène aucune jusqu’à son terme. Le cinéaste est trop affairé à gérer de trop nombreux artifices, oripeaux d’une œuvre qui vieillira mal. Enfin, l’épilogue, très dommageable, sera l’ultime coup porté par un film assommant, foutraque et frénétique en vain. Non, dans L’homme qui tua Don Quichotte, Quixote no vive.

S’il est touchant de constater que Gilliam est parvenu au terme d’un projet maudit et irréalisable, le produit livré, sans âme et dénaturé, l’est beaucoup moins. Trop contraint par un budget et des ambitions revus à la baisse et un casting remodelé, L’homme qui tua Don Quichotte ne recèle qu’une seule belle idée. Elle apparaît sur le premier carton du générique de fin sous la forme d’une dédicace à l’adresse de Jean Rochefort et John Hurt. Deux immenses comédiens dont l’élégance et la subtilité manquent cruellement au film.

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