Je la connaissais bien – Portrait d’une enfant déçue

Avant-dernier opus d’une filmographie trop courte, Je la connaissais bien (1965) rend compte du chemin parcouru par Antonio Pietrangeli depuis son premier film, Du soleil dans les yeux (1953). Voisins dans leur thème, chronique amère à la psychologie opaque d’une jeune femme provinciale cherchant fortune professionnelle à Rome, ces deux subtils et solides portraits d’une jeune femme provinciale fragile diffèrent pourtant tant sur la forme que sur le fond. Chacun acquiert, au fur et à mesure de son visionnage, une identité propre pour figurer un même désenchantement.

Adriana est une jolie provinciale qui rêve de devenir actrice. Elle quitte son village natal pour faire carrière à Rome. Légère et candide, la jeune fille multiplie les aventures et les emplois en quête d’un rôle.

Entre 1953 et 1965, le cinéma mondial a été marqué par l’émergence de la Nouvelle Vague du cinéma français. Le cinéaste italien Antonio Pietrangeli s’en est nourri notamment en s’inspirant du cinéma de Jean-Luc Godard. Le noir et blanc qui drape Je la connaissais bien est celui de À bout de souffle (1960). La coiffure changeante de Stefania Sandrelli renvoie à la tantôt blonde, tantôt brune, Brigitte Bardot du Mépris (1963). Quand en début de film l’actrice italienne danse côte-à-côte avec Jean-Claude Brialy, ce pas de danse nous remémore celui d’Anna Karina flanquée de Claude Brasseur et Sami Frey dans Bande à part (1964). Les dysfonctionnements des objets du quotidien (tourne-disque, ascenseur, machine à écrire, pendule affichant une mauvaise heure) sont quant à eux peut-être inspirés de ceux observés dans Alphaville, une étrange aventure de Lemmy Caution sortit plus tôt en 1965.

Ces emprunts au cinéma de Godard se déclinent ici dans un film doté d’une identité propre qui s’affirme dès la première scène. Sur une plage déserte d’une station balnéaire, la caméra semble rechercher une présence humaine. Le long travelling aboutit sur le corps d’Adriana (Stefania Sandrelli) seule (déjà) sur la plage. La caméra remonte la silhouette alanguie des pieds à la tête qui aurait pu aboutir à un premier regard caméra si Adriana n’avait pas chaussé sa paire de lunettes. Ce mouvement lent, quasi caressant, est inverse au « plan panoramique jusqu’aux pieds » demandé plus tard dans le film par un interviewer à son opérateur. À la question posée, Adriana répondra alors « Je ne sais pas, j’espère ! ». Une réponse laconique dont le détournement sur grand écran marquera cruellement la fin des illusions d’Adriana, apprentie actrice.

Dans la première séquence mais aussi durant tout le film, Pietrangeli s’attache à exploiter les corps dans leur verticalité ou horizontalité. Ces déplacements, horizontaux ou verticaux, serviront souvent à amorcer les transitions entre les séquences du film. Des séquences comme autant de saynètes qui ne transforment pas pour autant Je la connaissais bien en film à sketches. À la narration classiquement linéaire observée dans Du soleil dans mes yeux répond ici un récit éclaté et elliptique. Aidé par ses coscénaristes Ruggero Maccari et Ettore Scola, Pietrangeli escamo­te toute explication psycho­logique de la trajectoire d’Adriana. Le canevas narratif composé de fragments autonomes mis bout-à-bout et pour certains non menés jusqu’à leur terme favorise l’émergence d’un sentiment de délitement général renforcé par l’insondable solitude d’Adriana.

Là où Celestina (Irene Galter) pouvait compter sur le soutien de ses amis dans Du Soleil dans les yeux, Adriana demeure seule. En l’espace d’une douzaine d’années, l’entraide a déserté la société italienne comme les touristes qui, hors saison, désertent les stations balnéaires. Seule ou mal accompagnée tel est le sort d’Adriana. « Généreuse avec les hommes », Adriana multiplie les rencontres épisodiques dont celle d’un boxeur sonné habitué aux mauvais coups auquel elle adressera un « ne vous laissez pas démolir ! » insuffisamment autobiographique.

Très tôt, Je la connaissais bien baigne dans une belle ambiance italienne des années 60 surlignée par une bande son peuplée de chansons de variétés dont Mani bucate de Sergio Endrigo entendue dans son intégralité malgré une conversation téléphonique. Ces « mains percées » à travers tout s’échappe exception faite du destin sont celles d’Adriana incapable de retenir ce qui pourrait lui être cher. Mais Pietrangeli prend plaisir à rompre l’atmosphère instaurée par des regards caméra qui contribuent aux multiples changements de ton du film. Ils sont l’œuvre de Sandrelli pourtant sommée de ne pas regarder la caméra par l’interviewer TV cité plus haut.

Présente dans tous les plans, l’actrice impose à la caméra son jeu physique orchestré par des mouvements déliés. Cette gestuelle contraste avec son visage opaque au teint pâle et son regard noir surligné au rimmel. Elle magnétise la caméra notamment par ses inat­tendus regards caméra intenses et profonds. Visage impassible et immobile, ses yeux parfois illuminés d’une lueur de mélancolie se tournent subitement vers la caméra. Sans un mot, Adiana s’adresse aux spectateurs et instaure son ambiguïté psychologique et son incapacité à tisser des liens avec son environnement. Les gros plans produits lors de ces regards caméra renforcent la mise en abyme. Ils précèdent les flashbacks.

Dans ce qui restera son plus beau rôle, Sandrelli livre une belle performance d’actrice malgré le doublage de sa voix en postsynchronisation par une autre voix. Le cinéma italien a longtemps privilégié la postsynchronisation des bandes son à la prise de son directe sur le tournage. C’est ainsi qu’ici Brialy se voit doublé dans un italien parfait, tout comme Simone Signoret et Emmanuelle Riva dans Adua et ses compagnes (1960, Merlin n’a pas vocation enchanteresse), autre film de Pietrangeli, ou encore, par exemple, Jean-Paul Belmondo dans La ciociara (1960) de Vittorio de Sica.

Dans Je la connaissais bien, l’autre belle performance d’acteur est à mettre au crédit d’Ugo Tognazzi. En smoking et debout sur une table de salon, Tognazzi incarne un acteur cabotin à la gloire passée lancé dans un numéro de claquettes (imitation d’un train) devant une brochette de convives goguenards. Cette séquence à la fois grotesque, magistralement pathétique et poignante laisse l’acteur à bout de souffle et au bord de l’infarctus. Un état physique restitué par Pietrangeli par un filmage heurté de l’audience dans laquelle devait figurer Luchino Visconti, invité absent de cette soirée entre professionnels du 7ème art. L’évocation de l’auteur d’Ossessione n’est pas fortuite. C’est un clin d’œil à celui qui avait abordé, dans une forme plus classique, dès 1951 dans Bellissima le sujet de Je la connaissais bien.

Dans une belle qualité sur toute la durée du métrage, le filmage heurté de cette séquence rappelle une autre figure de style, celle du panoramique à 360 degrés. Elle sera utilisée à plusieurs reprises notamment jusqu’à l’évanouissement d’Adriana lors d’une leçon de diction. La mise en scène passe aussi de façon récurrente par de nombreux gros plans et autres jeux de miroirs. Pietrangeli prend également soin d’utiliser la verticalité des lieux urbains filmés, notamment les embrasures de portes ou de fenêtres. Les scènes filmées en contre-plongée surlignent le caractère menaçant d’une façade alors qu’un filmage en plongée symbolise l’attrait du vide.

Les dix dernières minutes de Je la connaissais bien sont marquées par une absence totale de dialogues. Depuis une fête et quelques rires jusqu’à une baie vitrée ouverte sur un balcon, la solitude d’Adriana n’aura jamais paru aussi prégnante. L’épilogue sera abrupt. Sa soudaineté interroge. Finalement, qui connaissait bien Adriana ? Le cinéaste, probablement. Pour nous spectateurs, alors que le générique apparaît, la tragédie d’Adriana semble nous avoir échappés, « Mani bucate ».

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2 réflexions sur “Je la connaissais bien – Portrait d’une enfant déçue

  1. Hello InCiné. Un film sensible et intéressant d’un point de vue formel en effet si on le compare à Du Soleil dans les yeux, comparaison qui donne à voir deux époques différentes du cinéma. On en avait parlé quand j’avais chroniqué le film je crois.

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    • Salut Strum,
      Oui, il me semble qu’on avait échangé sur Pietrangeli. S’ils partagent la même thématique, ces deux films sont très différents. Pour ma part, gros coup de coeur pour Je la connaissais bien alors que je n’avais pas vraiment mordu à l’hameçon de Du soleil dans les yeux. J’ai aussi chroniqué Adua et ses compagnes qui met en scène un quatuor féminin dans un style intermédiaire mais plus proche de Du soleil dans les yeux. Ce film est également recommandable.
      Le prochain Pietrangeli sur les tablettes sera une comédie : Le célibataire avec Alberto Sordi ! Sortie en salle programmée le 5/9. Programmé au FIFLR mais j’ai privilégié une autre séance : https://festival-larochelle.org/node/3126

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