The intruder – « Les faits sont là »

Roger Corman a produit de très nombreux films et en a réalisé plusieurs dizaines. Une filmographie pléthorique où règnent essentiellement des films d’horreur de série B à petit budget et notamment des adaptations très libres de certains écrits d’Edgar Poe. De cette production indépendante destinée au cinéma ou à la télévision émerge The intruder que Corman a produit et réalisé en 1961. Peu connu, ce brûlot politique contre le racisme anti-Noirs bénéficie depuis ce 15 août d’une ressortie en salle en version restaurée.

Caxton, petite ville du sud des États-Unis, dans les années 1950. Un homme en complet blanc descend d’un car, valise à la main, et se rend à l’hôtel le plus proche. Il se nomme Adam Cramer et travaille pour une organisation « à vocation sociale ». Ce n’est pas un hasard s’il se trouve à Caxton, la ville ayant récemment voté une loi en faveur de la déségrégation, autorisant un quota d’élèves noirs à intégrer un lycée fréquenté par des Blancs. Adam Cramer souhaite enquêter auprès des habitants pour savoir ce qu’ils pensent de cette réforme. Cet homme charismatique et beau parleur va rapidement semer le trouble dans la ville…

The intruder est l’adaptation au cinéma du roman éponyme de Charles Beaumont qui ici s’est affairé à l’écriture du scénario allant jusqu’à endosser le rôle furtif du proviseur. Le roman lui-même est inspiré d’un fait réel contemporain au récit survenu dans une ville du Tennessee.

En 1959, au moment de la publication du roman de Beaumont, les États-Unis et plus spécifiquement les États du sud appliquent les lois Jim Crow qui ne seront définitivement abolies qu’en 1964 avec l’adoption du Civil right act. En 1954, l’arrêt « Brown v. Board of education » déclare inconstitutionnelle la ségrégation raciale dans les écoles publiques. Sur le terrain, le respect de cet arrêt de la Cour suprême est loin d’être systématique. Le récit de Beaumont illustre à merveille la difficulté à faire changer les mentalités des autochtones.

En 1961 et à Charleston dans le sud du Missouri, Roger Corman démarre le tournage de l’adaptation au cinéma de ce sulfureux roman progressiste. L’acte de réaliser un film intégrationniste dans un Etat sudiste est courageux. Comme aucun grand studio n’a souhaité s’investir dans ce projet risqué, The intruder sera quasi totalement autoproduit par son réalisateur.

Pour coller encore plus à la réalité, Corman opte pour un casting composé essentiellement d’acteurs non professionnels recrutés sur place. Les résultats obtenus par la belle direction d’acteurs du réalisateur-producteur crèvent l’écran. On ne compte finalement que quatre acteurs professionnels dans la distribution. Le personnage principal, Adam Cramer, est incarné par William Shatner, futur capitaine Kirk dans Star Trek, série (1966-1969, 1973-1974) et saga (1979-1991). Leo Gordon et Jeanne Cooper forment le couple Sam et Vi Griffin alors que Frank Maxwell interprète Tom McDaniel, un journaliste local.

En suivant Adam Cramer, le récit adopte son point de vue pour mieux contredire ses idées et dénoncer ses faits et gestes. Affable et imposteur, cet activiste d’extrême droite opposé aux lois de déségrégation présentent celles-ci aux autochtones comme une menace, une injustice et prône la désobéissance civique en guise d’acte patriotique… Ses détracteurs sont rares au sein d’une population rapidement acquise à sa cause populiste. Tom, journaliste au Messenger, sera le premier d’entre eux.

Pour illustrer encore plus complètement la ségrégation de la population noire, Corman raréfie et repousse à plus tard les plans sur lesquels apparaîtront Noirs et Blancs. Dans la même veine, l’espace d’expression offert à la communauté noire est restreint. The intruder est moins une tribune dédiée aux revendications des Noirs que le réceptacle des points de vue des Blancs. Ce film décortique les manœuvres et propos populistes bardés de préjugés d’Adam Cramer dont l’ambition est d’acquérir le pouvoir et de faire émerger un mouvement fasciste. Ne voyons-nous pas finalement défiler à l’écran le Ku Klux Klan ?

Ainsi, par le biais d’un scénario habile, Corman livre un film remarquable en de nombreux points. Le récit alerte ménage des ellipses pertinentes dont le réalisateur a su parfaitement tirer parti. Et, si son épilogue pourra paraître benoitement optimiste, The intruder demeure précieux par son approche voisine de celle des documentaires réalisés sur le vif. Enfin, son indéniable et forte véracité n’est pas contrebalancée par un propos bassement moraliste. Assurément, la ressortie en salle de The intruder est une opportunité à saisir de toute urgence pour découvrir ou redécouvrir ce long-métrage trop méconnu.

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3 réflexions sur “The intruder – « Les faits sont là »

  1. ça donne très envie en effet.
    Avant d’être « prisonnier » de l’Enterprise, Shatner a eu une petite carrière intéressante, notamment un passage par la Twilight Zone par deux fois (notamment le « cauchemar à 20 000 pieds » réalisé par Dick Donner) ainsi que la fameuse « Alfred Hitchcock présente », séries pour lesquelles Charles Beaumont officia à de nombreuses reprises. Un petit monde.

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    • Merci Princecranoir pour ces informations.
      Dans The intruder, Shatner est dans un rôle très différent de celui qu’il tiendra dans Star Trek. En le voyant évoluer chez Corman, on peine mène à l’imaginer capitaine de l’Enterprise !
      Si tu n’es pas réticent aux films à petit budget, je te conseille vivement The intruder. Ca reste une fiction inspirée d’un fait réel mais on peut parler de cinéma-réalité. Bref, un « petit » film a réhabiliter.

      Aimé par 1 personne

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