Une pluie sans fin – Ambition continue

Dès son premier film, Une pluie sans fin, Dong Yue a été gratifié du Grand Prix de l’édition 2018 du Festival international du Film Policier de Beaune. Ce film de genre à la réalisation soignée porte son ambition moins sur l’enquête policière que sur la mise en images de l’effondrement d’un Chine provinciale et industrielle.

1997. À quelques mois de la rétrocession de Hong-Kong, la Chine va vivre de grands changements… Yu Guowei, le chef de la sécurité d’une vieille usine, dans le Sud du pays, enquête sur une série de meurtres commis sur des jeunes femmes. Alors que la police piétine, cette enquête va très vite devenir une véritable obsession pour Yu… puis sa raison de vivre.

Dans la séquence introductive, le personnage principal incarné par Duan Yihong décline son identité : « Yu Guo[-]wei ». Trois mots dont la signification respective est vestige, nation et glorieux. Son interlocuteur lui demande de préciser quel est son patronyme. « Yu comme inutile » répond-t-il ! Dong Yue procède ensuite par un long flashback ramenant l’action une décennie plus tôt, en 1997. Le retour au temps présent n’interviendra que tardivement pour clore le film.

En 1997, outre la réintégration de Hong-Kong, la République populaire de Chine amorce un vaste programme de dénationalisation industrielle qui, par les fermetures d’usines qu’il provoquera, ne sera pas sans conséquence sur le monde ouvrier. Dans la province industrielle du Hunan, les premiers stigmates sont déjà visibles. Hengyang n’est déjà plus le site industriel majeur qu’il fut.

Avec zèle mais sans méthode, Yu aide les autorités policières locales dans le cadre d’une enquête sur une série d’assassinats de jeunes femmes. Ses investigations virent à l’obsession. Elles lui permettent de « donner un sens à sa vie » comme il le confie à l’inspecteur Zhang (Du Yuan). Et c’est avec le même zèle que cet employé-modèle assume ses responsabilités de surveillant de la sécurité d’une usine voisine menacée de fermeture. Apprécié de sa hiérarchie et de ses collègues, « Détective Yu », puisque c’est ainsi que ses « camarades » l’interpellent, ne semble nullement « inutile ».

Ce premier film de deux heures impressionne par son ambition et son ampleur. Yue, chef opérateur de formation, réussit son passage derrière la caméra. Sous une pluie quasi incessante, la poisseuse atmosphère instaurée sied parfaitement à ce polar en environnement industriel et ouvrier sinistré. Elle renvoie à Memories of murder (2003, Joon-ho Bong). Le même constat peut être fait en regard du canevas narratif adopté. Le cinéaste chinois emprunte à son confrère sud-coréen des leviers similaires : une enquête policière en pleine errance, un appât féminin (Jiang Yiyan) pour tenter d’appréhender un meurtrier insaisissable, le tout prenant appui sur un ancrage provincial, social et économique fort.

Pour autant, Une pluie sans fin arbore une identité propre. Ce polar stylisé se montre ainsi résolument sombre et pessimiste. Il est vierge de l’humour sarcastique observé dans Memories of murder. Ainsi, sur le plan des tonalités observées, Une pluie sans fin se rapproche plus volontiers d’un autre film noir pluvieux, espagnol celui-ci, La isla mínima (2014) d’Alberto Rodríguez.

La superbe mise en scène de Yue use de plans larges à la lenteur assumée. Sous la pluie, les couleurs ternes, sporadiquement émaillées par les reflets de lumières au néon sur des vitres humides, font se confondre horizon, brouillard et sols détrempés. Sous leur blouse de travail, sous leur ciré à capuche, les ouvriers et les habitants forment une masse anonyme et spectrale dans des décors également spectraux. Dans Une pluie sans fin, la population et son environnement ne font qu’un, les individus sont des éléments de décor. Ce filmage réalisé avec maestria sert un scénario peu avare en ellipses et ruptures de rythme.

Les ambitions formelles et de mise en scène de Yue sont indéniables mais prennent le pas sur la narration. Le réalisateur perd en effet le fil directeur de son récit ce qui rend la narration globalement confuse. Mais la peinture faite des « vestiges d’une nation glorieuse » devenus « inutiles » est précieuse. Ce premier film prometteur nous laisse curieux de la prochaine réalisation de ce cinéaste chinois.

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