The house that Jack built – L’art du meurtre

The house that Jack built est une pierre de plus dans l’édifice cinématographique audacieux, transgressif et dérangeant que construit Lars von Trier. A nouveau, le cinéaste livre un film inconfortable par la cruauté de certaines de ses images et dont l’interdiction aux moins de seize ans paraît justifiée. Comme ses prédécesseurs, ce film sur un tueur en série est positionné là où nous ne l’attendions pas. Un placement cinématographique multiple puisque changeant au fil des cinq segments qui composent The house that Jack built.

États-Unis, années 70. Nous suivons le très brillant Jack à travers cinq incidents et découvrons les meurtres qui vont marquer son parcours de tueur en série. L’histoire est vécue du point de vue de Jack. Il considère chaque meurtre comme une œuvre d’art en soi. Alors que l’ultime et inévitable intervention de la police ne cesse de se rapprocher (ce qui exaspère Jack et lui met la pression) il décide – contrairement à toute logique – de prendre de plus en plus de risques. Tout au long du film, nous découvrons les descriptions de Jack sur sa situation personnelle, ses problèmes et ses pensées à travers sa conversation avec un inconnu, Verge. Un mélange grotesque de sophismes, d’apitoiement presque enfantin sur soi et d’explications détaillées sur les manœuvres dangereuses et difficiles de Jack.

The house that Jack built relate sur douze ans les meurtres perpétrés par un tueur en série en quête du crime parfait. Comme une annonce du scénario, dès la première scène, Jack, interprété par Matt Dillon, se voit accusé d’avoir « l’air d’un tueur en série » par son interlocutrice (Uma Thurman). Une première rencontre ou, plus exactement, un premier « incident » dans un film chapitré qui en déroulera cinq en autant de chapitres meurtriers. Chaque segment de The house that Jack built donnera à voir le meurtre d’une ou plusieurs victimes.

De cette segmentation en cinq parties, nous pouvons ressortir un goût macabre du décompte des victimes et une graduation des meurtres perpétrés. Dans leur chronologie, les cinq « incidents » forment un crescendo dans la préméditation et l’exécution de chaque meurtre mis en scène. Le premier meurtre commis par pulsion laisse ainsi rapidement la place à des meurtres au mode opératoire de plus en plus réfléchi et sophistiqué et dans lequel la notion d’œuvre artistique prend de plus en plus de place. D’ailleurs, Jack ne prendra-t-il pas le pseudonyme « Mister Sophistication » pour signer ses « œuvres » ?

Car l’ingénieur Jack se rêve architecte. Le technicien qu’il est aurait voulu être un artiste reconnu comme tel. Il nait de ses crimes imaginés comme des œuvres d’art un premier niveau d’inconfort pour le spectateur. Le trouble grandit encore quand nous constatons que ces crimes sont réalisés sans véritable motif. Ces meurtres ne sont ni sexuels, ni financièrement intéressés. Ces actes ne sont pas plus motivés par l’envie de tuer. Ils semblent uniquement guidés par la solitude et la misanthropie du personnage.

Matt Dillon interprète ce personnage extrêmement ambigu. Depuis Collision (2004, Paul Haggis), l’ex grand espoir du cinéma américain – alias Rusty James (1983, Francis Ford Coppola) ou Bob dans Drugstore cowboy (1989, Gus Van Sant) – avait disparu de nos tablettes. Il signe ici un retour tonitruant au prix d’une incarnation complexe. L’acteur impressionne par sa présence physique et son absence totale d’empathie. Il reflète avec brio la psyché déréglée d’un personnage caractérisé aussi par un narcissisme parfaitement dosé.

Par ses TOC et son perfectionnisme, il y a sans doute dans le personnage de Jack une part du cinéaste danois. Mais ce portrait d’un artiste raté et plaçant en son centre la souffrance créative n’est pas un autoportrait. Lars von Trier se situe plus du côté de Verge incarné par Bruno Ganz. Le récit à deux voix off vaut pour confession de Jack à Verge, voire de psychanalyse du tueur en série par le dernier nommé, sorte de garant moral. Nous reconnaissons là le dispositif de Nymphomaniac (2013). Comme dans son précédent film, le cinéaste mène un examen de conscience brillant notamment par ses dialogues. Ces derniers, philosophiques, littéraires et confessionnels forment à la fois un exposé technique sur l’art et une tentative d’entrer dans la psyché de Jack pour mieux la comprendre.

Au-delà de ces aspects philosophiques, The house that Jack built est un lieu d’expérimentation esthétique jusqu’à son impressionnant et dantesque épilogue baroque formellement très travaillé façon Melancholia (2011). Ainsi, chacun des cinq « incidents » s’appuie sur un genre horrifique spécifique et dans des variations plus ou moins intimistes. L’objectif de la caméra place le spectateur en position de scrutateur. Dans les scènes filmées en plans-séquences, le tournage pratiqué privilégie des cadres imprécis, des mouvements de caméra improvisés refusant les champs-contrechamps, des mises au point faussement hasardeuses, etc. Certains plans donnent ainsi la fausse impression d’avoir été volés ce qui insuffle au film un caractère anxiogène supplémentaire.

Tout dans The house that Jack built prouve la maîtrise technique et esthétique de son auteur. Trier n’a de cesse de jouer sur le grain des images et leurs couleurs. Au milieu de teintes éteintes, la couleur rouge fait l’objet d’un traitement spécifique. C’est la couleur d’un van, d’un cric ou d’un feutre, c’est celle du sang mais aussi celle du diable habillé ou pas d’un peignoir… rouge. La fluidité du montage technique est aussi à souligner dans un film où schémas, dessins et images d’archives se mêlent en couleurs ou en noir et blanc. Les références sont multiples (Goethe, Delacroix, Dante, etc.), les auto-citations aussi.

Le spectateur retrouvera l’hétérogénéité des matériaux visuels dans la partie sonore du film. En effet, au-delà de David Bowie (Fame) et Bob Dylan (reprise de l’imagerie du clip de Subterranean homesick blues), Trier référence par le son et l’image le pianiste Glenn Gould jouant du J.S. Bach avant d’opter pour Hit the road Jack ! (Ray Charles) sur le générique de fin.

Sur un sujet grave, Trier livre un film à la violence crue, parfois outrancière. Un humour noir que nous pourrions placer quelque part entre celui de la série L’hôpital et ses fantômes (1994-1997) et celui du film Le direktør (2006, Du Dogme95 à l’Automavision) vient contrebalancer des meurtres considérés comme des œuvres d’art par Jack. L’ironie sophistiquée et grinçante désamorce le tragique et installe une distanciation salvatrice. Car cet humour noir et féroce teinté d’absurdité n’est ni complaisant ni cynique et ne crée aucune connivence.

L’œuvre cinématographique existentialiste de Trier embrassait de nombreux genres – mélodrame, comédie musicale, film d’horreur, etc. – sans compter de film sur un tueur en série dans ses rangs. The house that Jack built, film relevant plus de la misanthropie que de la misogynie, comble ce manque. Étonnamment, ce film s’avère être le plus moral du cinéaste par son épilogue et par son dialogue off entre Jack et Verge où les mauvaises pensées et idées sont contredites explicitement par l’interlocuteur. Comme aux lendemains d’une mauvaise conférence de presse cannoise qui a sans doute relégué ce film à une présentation hors compétition à Cannes cette année, le cinéaste danois rétrécit le champ d’interprétation de sa dialectique. C’est la seule et unique concession à laquelle le metteur en scène s’est plié.

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